Deux amies d’enfance se retrouvent à 50 ans. L’une a mené une brillante carrière de juriste, très bien payée, au prix de longues journées. L’autre a quitté un poste stable pour devenir céramiste, avec des revenus modestes. Chacune envie un peu l’autre. Laquelle a « réussi sa vie » ? La question paraît simple. Elle dépend entièrement de ce que l’on met derrière le mot.

De quoi parle-t-on exactement ?

Dans le langage courant, la réussite désigne souvent un résultat visible : une position sociale, une reconnaissance, une richesse. Les philosophes posent la question autrement. Ils se demandent ce qui rend une vie bonne pour celui ou celle qui la vit, et parfois bonne tout court. Les philosophes contemporains distinguent en général trois grandes familles de réponses. Cette classification, popularisée par le philosophe britannique Derek Parfit dans Reasons and Persons (1984), est devenue un outil classique.  Les théories hédonistes : une vie réussie est une vie riche en plaisirs et pauvre en souffrances. Les théories de la satisfaction des désirs : une vie réussie est une vie où l’on obtient ce que l’on désire, ou ce que l’on désirerait si l’on était bien informé. Les théories de la « liste objective » : certains biens rendent une vie meilleure, qu’on les désire ou non. Par exemple, la connaissance, l’amitié, l’accomplissement, la vertu.

Ce qui est établi : des positions anciennes et argumentées

L’hédonisme a une longue histoire. Épicure, au IVᵉ siècle avant notre ère, fait du plaisir le principe de la vie heureuse. Mais il entend surtout par là l’absence de douleur du corps et de trouble de l’âme, obtenue par une vie sobre et le tri des désirs. Au XIXᵉ siècle, le philosophe anglais John Stuart Mill défend un hédonisme plus nuancé. Il distingue des plaisirs « supérieurs », intellectuels et moraux, et des plaisirs « inférieurs ». D’où sa formule souvent citée : mieux vaut être un humain insatisfait qu’un porc satisfait. La tradition aristotélicienne illustre la troisième famille. Pour Aristote, la vie bonne, l’eudaimonia, consiste à exercer pleinement ses capacités proprement humaines, en particulier la raison, selon la vertu, sur toute une vie. On ne peut pas être heureux un jour seulement. La réussite se juge sur la durée. Elle suppose aussi des biens extérieurs : des amis, une certaine aisance, une cité. Les stoïciens placent la réussite dans la seule vertu. Une vie réussie est une vie conforme à la raison, quoi qu’il arrive. La fortune, la santé ou la réputation sont « indifférentes ». Elles peuvent être préférables, mais elles ne décident pas de la valeur d’une vie.

Un test célèbre : la machine à expériences

En 1974, le philosophe américain Robert Nozick propose une expérience de pensée dans Anarchie, État et utopie. Imaginez une machine qui vous ferait vivre, par stimulation du cerveau, toutes les expériences agréables que vous souhaitez. Vous croiriez écrire un grand roman, être aimée, réussir. Accepteriez-vous de vous y brancher pour la vie ? Beaucoup de gens répondent non. Selon Nozick, cela montre que nous voulons faire réellement les choses, être d’une certaine manière, et être en contact avec la réalité, pas seulement en avoir l’impression. L’argument est souvent utilisé contre l’hédonisme pur. Il est discuté : des études récentes suggèrent que les réponses changent selon la manière dont la question est posée.

Ce qui est discuté

Trois débats traversent la question. Qui juge ? Si une vie réussie est une vie qui contient des biens « objectifs », qui décide de la liste ? Le risque est de juger les autres à partir de ses propres valeurs. Les théories subjectives répondent que chacun est seul juge. Mais elles peinent à expliquer qu’on puisse désirer des choses qui nous nuisent. Faut-il que la vie ait un sens ? La philosophe américaine Susan Wolf propose une position intermédiaire. Pour elle, une vie a du sens quand on s’engage avec amour dans des activités qui ont une valeur réelle. La subjectivité de l’engagement et l’objectivité de la valeur se rejoignent. La réussite est-elle seulement individuelle ? Aristote pensait la vie bonne dans une cité. Beaucoup de penseurs contemporains rappellent que les conditions sociales comptent. Une vie peut être entravée par la pauvreté, la maladie ou la discrimination, sans que la personne en soit responsable.

L’objection : une question sans réponse ?

On peut juger ces débats vains. Si les philosophes ne s’accordent pas après vingt-cinq siècles, pourquoi s’y intéresser ? L’objection est sérieuse, mais elle confond absence de consensus et absence de progrès. Les grandes positions sont mieux comprises. Leurs forces et leurs faiblesses sont connues. Surtout, elles aident à repérer nos propres présupposés. Celui qui mesure la réussite à la richesse adopte, sans le savoir, une théorie de la satisfaction des désirs, souvent mal informée. Il existe aussi un point d’accord relatif. Presque toutes les traditions considèrent que la réussite sociale visible ne suffit pas à rendre une vie bonne. Elles divergent sur ce qu’il faut y ajouter.

Conséquences pratiques

Revenons aux deux amies. Selon une perspective hédoniste, il faudrait savoir laquelle éprouve le plus de satisfaction au quotidien. Selon une théorie des désirs, laquelle a obtenu ce qu’elle voulait vraiment. Selon une perspective aristotélicienne, laquelle exerce le mieux ses capacités, entourée d’amis, dans une activité qui a de la valeur. Aucune réponse n’est évidente. Mais la question change. Elle n’est plus « qui a gagné ? ». Elle devient « selon quels critères est-ce que je juge une vie, et ces critères sont-ils vraiment les miens ? ». C’est peut-être là le premier service que rend la philosophie. Elle ne dit pas comment réussir sa vie. Elle aide à savoir ce que l’on cherche.