Au début des années 2010, beaucoup prédisaient la fin prochaine du livre imprimé. Elle n’a pas eu lieu. Le papier et l’écran cohabitent, et chacun a ses partisans passionnés. Les chercheurs, de leur côté, ont comparé les deux supports dans des dizaines d’études. Leurs conclusions sont plus intéressantes qu’un simple match.
Une révolution annoncée, une cohabitation installée
Les premières liseuses à encre électronique se sont diffusées à la fin des années 2000. Elles imitaient l’aspect du papier, ne fatiguaient pas les yeux comme un écran rétroéclairé et pouvaient contenir des milliers de livres. Les ventes de livres numériques ont progressé rapidement dans certains pays, notamment aux États-Unis.
La progression s’est ensuite ralentie. En France, le livre numérique reste minoritaire dans les ventes, même s’il a trouvé son public, en particulier pour certains genres comme les romans de littérature sentimentale ou policière. Le papier a montré une résistance que peu avaient anticipée.
Ce que disent les grandes synthèses
Pour aller au-delà des impressions, les chercheurs ont réalisé des méta-analyses. Elles rassemblent les résultats de nombreuses études pour en tirer une conclusion d’ensemble.
En 2018, une équipe espagnole et israélienne dirigée par Pablo Delgado publie une synthèse portant sur cinquante-quatre études et plus de cent soixante-dix mille participants. Elle conclut à un léger avantage du papier pour la compréhension des textes. Les chercheurs parlent d’« infériorité de l’écran ». L’effet est modeste, mais régulier.
En 2019, une autre méta-analyse, conduite par la chercheuse américaine Virginia Clinton, aboutit à une conclusion proche. Les lecteurs comprennent un peu mieux sur papier, en particulier les textes informatifs. Ils ont aussi tendance à surestimer leur compréhension lorsqu’ils lisent sur écran.
Des différences qui dépendent du contexte
Ces synthèses apportent des précisions importantes. L’avantage du papier n’apparaît pas dans toutes les situations.
Il est plus marqué pour les textes informatifs, comme les articles scientifiques ou les manuels, que pour les récits. Pour la lecture de romans, les différences sont souvent faibles ou absentes.
Il est aussi plus fort lorsque les lecteurs disposent d’un temps limité. Sur écran, nous avons tendance à lire plus vite et de manière plus superficielle, comme nous le faisons pour les courriels ou les réseaux sociaux. Lorsque le temps est libre, l’écart se réduit.
Enfin, l’effet semble s’être accentué au fil des années, plutôt qu’atténué. Cette observation contredit l’idée selon laquelle les nouvelles générations, habituées aux écrans, liraient aussi bien sur tous les supports.
La mémoire du récit
Certaines études s’intéressent à des aspects plus précis. La chercheuse norvégienne Anne Mangen a fait lire à des volontaires une nouvelle policière, sur papier ou sur liseuse. Les deux groupes comprenaient et appréciaient l’histoire de manière comparable. Mais les lecteurs sur papier reconstituaient mieux l’ordre chronologique des événements.
Une explication avancée tient à la dimension physique du livre. On sent l’épaisseur des pages lues et de celles qui restent. On se souvient qu’un passage se trouvait en haut d’une page de gauche, vers le début du livre. Ces repères spatiaux pourraient aider à organiser le souvenir du texte. La liseuse, qui affiche une page après l’autre au même endroit, les supprime en partie.
La déclaration de Stavanger
En 2019, plus d’une centaine de chercheurs européens réunis dans un réseau consacré à la lecture numérique publient une déclaration commune, dite de Stavanger. Ils y résument l’état des connaissances. Ils recommandent de ne pas remplacer précipitamment les livres et manuels imprimés par des versions numériques, notamment à l’école. Ils appellent aussi à développer des outils numériques qui favorisent une lecture approfondie et à enseigner explicitement les stratégies de lecture sur écran.
Les atouts de la liseuse
Les résultats de la recherche ne disent pas que la liseuse est un mauvais outil. Elle présente des avantages réels.
La légèreté : des centaines de livres dans un objet de quelques centaines de grammes, précieux en voyage.
L’accessibilité : la taille des caractères est réglable, ce qui aide les personnes ayant une vue faible. Certains appareils proposent des polices adaptées à la dyslexie.
La disponibilité : un livre peut être obtenu immédiatement, y compris des classiques du domaine public, souvent gratuits.
Le dictionnaire intégré, utile pour les lectures en langue étrangère.
L’éclairage intégré, qui permet de lire dans la pénombre sans déranger.
La question environnementale
On entend souvent que la liseuse serait plus écologique que le papier, ou l’inverse. La réponse dépend des usages. La fabrication d’une liseuse a un impact environnemental important, lié notamment aux métaux et à l’électronique. Cet impact est amorti au fil des livres lus. Un lecteur qui lit beaucoup et conserve longtemps son appareil peut réduire son empreinte. Un lecteur occasionnel, ou qui change souvent d’appareil, n’a pas d’intérêt environnemental à abandonner le papier, surtout s’il achète d’occasion ou emprunte en bibliothèque.
Le confort des yeux
Beaucoup de lecteurs se plaignent de fatigue visuelle devant les écrans. Les liseuses à encre électronique, qui ne sont pas rétroéclairées comme une tablette, réduisent cette gêne. Leur affichage se rapproche de celui du papier.
Choisir selon l’usage
Plutôt que de choisir un camp, la recherche invite à choisir selon la situation. Pour un texte que l’on doit comprendre en profondeur, étudier ou retenir, le papier garde un léger avantage. Pour un roman lu dans le train, la liseuse fait très bien l’affaire. Pour les enfants qui apprennent à lire, la prudence recommande de privilégier le papier.
Quel que soit le support, une même règle semble s’appliquer. On comprend mieux ce que l’on lit lentement, attentivement, sans distraction. Le meilleur support est sans doute celui qui nous aide à lire de cette manière.
Pour aller plus loin
Pablo Delgado et al., « Don’t throw away your printed books: A meta-analysis on the effects of reading media on reading comprehension », Educational Research Review, 2018
Virginia Clinton, « Reading from paper compared to screens: A systematic review and meta-analysis », Journal of Research in Reading, 2019
Réseau E-READ, Déclaration de Stavanger sur l’avenir de la lecture, 2019
Anne Mangen et al., travaux sur la lecture d’un récit sur liseuse et sur papier
Maryanne Wolf, Lecteur, reviens à la maison, Lavoisier, 2019
Fiche de production — ne pas publier




