En 1998, le psychologue américain Martin Seligman invite sa discipline à changer de cap. Plutôt que de seulement soigner les troubles, elle devrait étudier ce qui rend la vie digne d’être vécue. La psychologie positive était née. Vingt-cinq ans plus tard, elle a produit des connaissances utiles, mais aussi une industrie et des polémiques.
Un manifeste fondateur
Martin Seligman est alors un chercheur reconnu. Il a étudié, dans les années 1960 et 1970, le phénomène de l’impuissance apprise. Ses travaux ont montré comment des expériences répétées d’échec peuvent conduire à la résignation et à la dépression.
En 1998, il est élu président de l’Association américaine de psychologie. Il profite de cette tribune pour plaider en faveur d’un nouveau programme. Depuis la Seconde Guerre mondiale, observe-t-il, la psychologie s’est surtout consacrée aux maladies mentales. Elle a fait d’immenses progrès dans ce domaine. Mais elle a négligé une autre mission : comprendre et favoriser l’épanouissement des personnes ordinaires.
En 2000, avec le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, connu pour ses travaux sur l’expérience optimale qu’il nomme « flow », il publie un numéro spécial de la revue American Psychologist. La psychologie positive se dote de ses textes fondateurs.
Ce que le courant a apporté
La psychologie positive a stimulé de nombreuses recherches. Elle a contribué à faire du bien-être un objet d’étude légitime, mesurable et comparable.
Plusieurs domaines ont progressé. Les chercheurs ont étudié les forces de caractère, la gratitude, l’optimisme, le sens de la vie, la résilience. Seligman a proposé en 2011 un modèle du bien-être en cinq dimensions, résumées par l’acronyme anglais PERMA : émotions positives, engagement, relations, sens et accomplissement. Ce modèle a été utilisé dans des écoles, des entreprises et l’armée américaine.
Certaines interventions ont fait l’objet d’essais contrôlés. Noter chaque soir trois choses qui se sont bien passées, écrire une lettre de gratitude, utiliser ses forces de manière nouvelle. Les méta-analyses suggèrent que ces exercices peuvent améliorer modestement le bien-être et réduire légèrement certains symptômes dépressifs. Le mot important est « modestement ». Les effets existent, mais ils sont souvent plus faibles que ne le laissaient croire les premières études.
Le scandale du ratio de Losada
L’histoire de la psychologie positive comporte un épisode embarrassant. En 2005, la psychologue Barbara Fredrickson et le consultant Marcial Losada publient un article affirmant avoir découvert un ratio précis. Les personnes et les équipes qui s’épanouissent connaîtraient au moins 2,9 émotions positives pour une émotion négative. Le chiffre est repris dans de nombreux livres et formations.
En 2013, trois auteurs publient une critique dévastatrice. Parmi eux figure un étudiant en psychologie, Nicholas Brown, et le physicien Alan Sokal. Ils montrent que le modèle mathématique utilisé, emprunté à la dynamique des fluides, est appliqué de manière injustifiée. Le ratio n’a aucun fondement. La revue publie une correction partielle de l’article original. Barbara Fredrickson reconnaît que la partie mathématique doit être abandonnée, tout en maintenant l’intérêt des émotions positives.
L’épisode a servi d’avertissement. Il a montré combien l’appétit pour les chiffres simples pouvait faire baisser la vigilance scientifique.
Une discipline prise dans la crise de la réplication
Au cours des années 2010, la psychologie dans son ensemble traverse ce qu’on a appelé la crise de la réplication. De nombreux résultats célèbres ne sont pas retrouvés quand on refait les expériences avec plus de participants et des méthodes plus rigoureuses.
La psychologie positive n’y échappe pas. Certains effets spectaculaires se sont révélés fragiles. Cette crise a eu des conséquences salutaires. Les chercheurs déclarent désormais plus souvent leurs hypothèses à l’avance, partagent leurs données et mènent des études plus vastes. Les résultats récents sont, en moyenne, plus fiables que ceux des débuts.
La critique sociologique
D’autres critiques viennent de la sociologie. En 2018, Edgar Cabanas et Eva Illouz publient Happycratie. Ils y dénoncent une idéologie du bonheur qui ferait porter à chacun la responsabilité de son bien-être. Si le bonheur dépend surtout de notre attitude, alors le malheur devient une faute personnelle. Les causes sociales, comme la précarité, le chômage ou les inégalités, passent au second plan.
Avant eux, l’essayiste américaine Barbara Ehrenreich avait dénoncé la « pensée positive » obligatoire. Atteinte d’un cancer du sein, elle avait été frappée par l’injonction à rester optimiste, comme si l’humeur pouvait guérir. Elle y voyait une forme de pression supplémentaire sur des personnes déjà éprouvées.
Ces critiques visent surtout les usages commerciaux et managériaux de la psychologie positive. Les chercheurs les plus sérieux du courant reconnaissent d’ailleurs l’importance des conditions de vie et récusent l’idée qu’il suffirait de penser positivement.
Le marché du bonheur
Car la psychologie positive a aussi engendré un marché considérable. Livres de développement personnel, coachs, formations en entreprise, applications : les offres se multiplient. Certaines s’appuient sur des résultats solides. D’autres utilisent le vocabulaire scientifique pour vendre des promesses invérifiables.
Le lecteur peut se poser quelques questions simples. La méthode proposée a-t-elle été testée dans des études contrôlées ? Ses promesses sont-elles mesurées ? Reconnaît-elle ses limites ? Prétend-elle soigner des troubles qui relèvent d’un professionnel de santé ? Une promesse de bonheur garanti est un signal d’alerte.
Une discipline qui s’est corrigée
La psychologie positive a su tirer les leçons de ces critiques. Ses chercheurs parlent davantage aujourd’hui d’une « deuxième vague », qui accorde une place aux émotions négatives et à leur rôle utile. La colère peut signaler une injustice, la tristesse aide à faire le deuil, l’anxiété prépare à un danger. Le bien-être ne consiste pas à éliminer ces émotions, mais à les vivre sans s’y noyer. Les études récentes sont aussi plus souvent préenregistrées, ce qui limite les résultats trop beaux pour être vrais.
Bien lire la psychologie positive
Il serait injuste de jeter le bébé avec l’eau du bain. La psychologie positive a eu le mérite de rappeler que la santé mentale ne se résume pas à l’absence de maladie. Elle a produit des connaissances utiles sur ce qui aide les personnes à vivre mieux.
Mais elle doit être lue avec discernement. Ses effets sont souvent modestes. Ils ne remplacent ni les soins quand ils sont nécessaires, ni l’action sur les conditions de vie. Le droit d’être triste, en colère ou découragé fait aussi partie d’une vie humaine pleinement vécue.
Pour aller plus loin
Martin Seligman et Mihaly Csikszentmihalyi, « Positive Psychology: An Introduction », American Psychologist, 2000
Martin Seligman, S’épanouir, Belfond, 2013
Nicholas Brown, Alan Sokal et Harris Friedman, « The complex dynamics of wishful thinking », American Psychologist, 2013
Edgar Cabanas et Eva Illouz, Happycratie, Premier Parallèle, 2018
Barbara Ehrenreich, Smile or Die, Granta, 2009
Fiche de production — ne pas publier




