Le 27 janvier 1687, Charles Perrault lit devant l’Académie française un poème à la gloire du règne de Louis XIV. Il y affirme que son siècle n’a rien à envier à l’Antiquité. Boileau se lève, furieux. Une querelle commence, qui va diviser la République des lettres pendant des décennies et contribuer à inventer l’idée de progrès.

L’étincelle

Charles Perrault est aujourd’hui célèbre pour ses contes, publiés quelques années plus tard. En 1687, il est d’abord un haut fonctionnaire, proche de Colbert, et un académicien influent. Ce jour-là, il lit un poème intitulé Le Siècle de Louis le Grand.

Sa thèse est provocatrice. Il ne nie pas la grandeur des Anciens. Mais il soutient que les Modernes les égalent, voire les surpassent. Le siècle de Louis XIV vaudrait le siècle d’Auguste. Les sciences ont progressé, les arts aussi. Pourquoi faudrait-il s’incliner devant Homère comme devant une perfection indépassable ?

Nicolas Boileau, auteur de l’Art poétique et défenseur de l’imitation des Anciens, réagit avec colère. La tradition rapporte qu’il interrompit la lecture par des protestations. Racine, dit-on, aurait feint de prendre le poème pour une plaisanterie.

Deux camps

La querelle oppose deux conceptions de la culture.

Les partisans des Anciens, parmi lesquels Boileau, Racine, La Fontaine et La Bruyère, considèrent que les auteurs grecs et latins ont atteint une forme de perfection. Leurs œuvres sont des modèles. Le travail de l’écrivain consiste à les imiter avec intelligence, en adaptant leurs leçons à la langue et au goût de son temps.

Les partisans des Modernes, autour de Perrault et de Fontenelle, défendent l’idée que le temps apporte des progrès. Les connaissances s’accumulent, les techniques s’affinent. Ce qui vaut pour les sciences vaudrait aussi, dans une certaine mesure, pour les lettres et les arts.

Les arguments des Modernes

Perrault développe sa position dans un ouvrage en quatre volumes, publié entre 1688 et 1697 : le Parallèle des Anciens et des Modernes. Il compare systématiquement les réalisations des deux époques, en architecture, en peinture, en éloquence, en poésie, en sciences.

Fontenelle publie en 1688 une Digression sur les Anciens et les Modernes. Il y avance un argument habile. La nature, dit-il, n’a pas changé. Les arbres d’aujourd’hui ne sont pas moins grands que ceux de l’Antiquité. Les hommes non plus. Il n’y a donc aucune raison pour que les esprits modernes soient inférieurs. Et puisque nous profitons de leurs découvertes, nous devrions même voir plus loin qu’eux.

Cette image rejoint une formule médiévale attribuée à Bernard de Chartres, au XIIe siècle. Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. Nous voyons plus loin non par notre propre grandeur, mais parce que nous sommes portés par eux.

Les arguments des Anciens

Les défenseurs des Anciens ne sont pas de simples conservateurs. Ils avancent des arguments sérieux. Le progrès des sciences ne prouve pas celui des arts. Un savant moderne connaît plus de faits qu’Aristote, mais un poète moderne n’est pas pour autant meilleur qu’Homère. La beauté ne s’accumule pas comme les connaissances.

Ils défendent aussi l’idée d’une communauté de culture à travers les siècles. Lire les Anciens, c’est entrer en conversation avec des esprits qui ont pensé les mêmes questions que nous. Les traiter avec condescendance, c’est se priver de cette richesse.

Boileau finit par se réconcilier publiquement avec Perrault en 1694. Mais la querelle n’est pas éteinte.

La querelle d’Homère

Elle rebondit au début du XVIIIe siècle autour d’Homère. En 1699, la philologue Anne Dacier publie une traduction de l’Iliade en prose, fidèle et savante. C’est l’une des plus grandes érudites de son temps.

En 1714, Antoine Houdar de La Motte, qui ne lit pas le grec, publie une adaptation de l’Iliade en vers. Il l’a abrégée et « corrigée », supprimant ce qui lui paraissait choquant pour le goût moderne. Madame Dacier réplique la même année par un livre vigoureux, Des causes de la corruption du goût. Elle y défend Homère contre ceux qui veulent le mettre au goût du jour.

L’échange est vif, parfois brillant. Il se conclut par une forme d’apaisement. Mais il pose une question qui reste ouverte. Faut-il adapter les œuvres du passé à nos sensibilités, ou les lire telles qu’elles sont, avec ce qu’elles ont d’étranger ?

Une querelle européenne

La dispute ne reste pas française. En Angleterre, l’écrivain Jonathan Swift publie en 1704 La Bataille des livres. Il y met en scène, sur un mode satirique, une guerre entre les livres anciens et modernes d’une bibliothèque. Il imagine aussi une fable célèbre. L’abeille, qui butine partout et produit le miel et la cire, représente les Anciens. L’araignée, qui tire tout de sa propre substance, représente les Modernes.

L’idée de progrès

La querelle a eu une conséquence durable. Elle a contribué à imposer l’idée que l’histoire humaine est un progrès. Cette idée, qui nous paraît aujourd’hui évidente, ne l’était pas avant le XVIIe siècle. Beaucoup pensaient plutôt que le monde déclinait depuis un âge d’or perdu.

Les philosophes des Lumières reprendront et amplifieront cette conviction. À la fin du XVIIIe siècle, Condorcet écrira une Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain.

Ce qu’elle nous dit aujourd’hui

La querelle des Anciens et des Modernes n’a jamais vraiment cessé. Elle resurgit chaque fois que l’on débat de la place des classiques à l’école, de la réécriture d’œuvres anciennes ou de la valeur des créations nouvelles. Ses deux camps défendaient chacun une part de vérité. Les Modernes avaient raison de refuser le culte aveugle du passé. Les Anciens avaient raison de rappeler que la nouveauté n’est pas une valeur en soi.

Peut-être faut-il retenir la leçon la plus simple. On ne dépasse vraiment que ce que l’on connaît bien.

Pour aller plus loin

Anne-Marie Lecoq (éd.), La Querelle des Anciens et des Modernes, Gallimard, coll. Folio classique, 2001

Marc Fumaroli, « Les abeilles et les araignées », préface à l’édition Folio

Charles Perrault, Parallèle des Anciens et des Modernes, 1688-1697

Fontenelle, Digression sur les Anciens et les Modernes, 1688

Larry F. Norman, The Shock of the Ancient, University of Chicago Press, 2011

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