À vingt ans, se faire des amis semble facile. On partage les bancs de l’université, les colocations, les soirées. À quarante ans, on constate souvent que le cercle s’est réduit. Ce phénomène est fréquent, et il a des explications. Les chercheurs ont aussi étudié comment naissent les amitiés adultes, et pourquoi elles comptent tant.
Combien d’amis pouvons-nous avoir ?
Dans les années 1990, l’anthropologue britannique Robin Dunbar propose une idée qui fera date. Selon lui, la taille du néocortex, la partie du cerveau impliquée dans les fonctions complexes, limite le nombre de relations sociales stables qu’un être humain peut entretenir. Il estime ce nombre à environ cent cinquante. On parle depuis du nombre de Dunbar.
Dunbar a ensuite précisé sa théorie. Nos relations s’organiseraient en cercles concentriques. Un cercle très proche d’environ cinq personnes, celles vers qui l’on se tourne en cas de crise. Un cercle d’environ quinze bons amis. Puis des cercles plus larges, d’environ cinquante puis cent cinquante personnes, avec lesquelles les liens sont plus distendus.
Ces chiffres sont des ordres de grandeur. Ils ont été discutés et contestés par d’autres chercheurs, qui ont observé une grande variabilité d’une personne à l’autre. L’idée centrale reste utile : notre temps et notre énergie émotionnelle sont limités, et les relations proches sont peu nombreuses.
Combien de temps pour devenir amis ?
En 2018, le chercheur américain Jeffrey Hall a tenté de répondre à une question simple. Combien de temps faut-il passer avec quelqu’un pour qu’il devienne un ami ? Il a interrogé des adultes récemment installés dans une nouvelle ville, puis des étudiants arrivant à l’université.
Ses résultats donnent des ordres de grandeur frappants. Il faudrait environ cinquante heures passées ensemble pour passer du statut de connaissance à celui de camarade. Environ quatre-vingt-dix heures pour devenir amis. Et plus de deux cents heures pour devenir des amis proches.
Le temps ne suffit pas. Ce qui compte, c’est le temps partagé dans des activités informelles et agréables : discuter, plaisanter, faire quelque chose ensemble. Le temps passé à travailler côte à côte ne produit pas les mêmes effets.
Pourquoi les amitiés se raréfient
Ces chiffres éclairent la difficulté de l’âge adulte. À l’école ou à l’université, on passe naturellement des centaines d’heures avec les mêmes personnes. Plus tard, les occasions se raréfient.
Le travail occupe une grande partie du temps. La vie de couple et l’arrivée des enfants absorbent une autre part. Les déménagements éloignent les amis. Les rythmes de vie divergent : certains ont des enfants en bas âge quand d’autres n’en ont pas, certains voyagent beaucoup quand d’autres sont sédentaires.
Résultat : beaucoup d’adultes voient leur cercle amical se réduire entre trente et cinquante ans. Les amitiés existantes s’espacent, et les nouvelles se forment plus difficilement.
Pourquoi c’est important
Les amitiés ne sont pas un simple agrément. Elles comptent pour la santé. En 2010, une méta-analyse portant sur cent quarante-huit études et plus de trois cent mille participants a montré que les personnes disposant de relations sociales solides avaient une probabilité de survie nettement plus élevée sur la période étudiée que les personnes isolées.
Ces études montrent des associations, et les mécanismes restent débattus. Les relations sociales pourraient réduire le stress, encourager des comportements favorables à la santé, apporter une aide concrète en cas de difficulté. À l’inverse, l’isolement est associé à de nombreux risques. En France, la Fondation de France publie régulièrement des études sur les solitudes, qui montrent que le phénomène touche tous les âges.
Les amitiés à distance
Les amitiés anciennes résistent parfois à la distance et au temps. On retrouve un ami après des mois sans nouvelles, et la complicité revient immédiatement. Ces liens précieux méritent d’être entretenus. Les appels réguliers, les messages, les visites, même espacées, les maintiennent vivants.
Robin Dunbar observe toutefois que, sans contact régulier, l’intensité émotionnelle d’une amitié tend à diminuer avec le temps. Les liens familiaux résistent mieux à cette érosion que les liens amicaux.
Comment se faire de nouveaux amis
L’amitié ne se décrète pas, mais on peut créer les conditions de sa naissance.
Choisir des activités régulières, plutôt que ponctuelles. Une chorale, un club de sport, un atelier, une association offrent des rencontres répétées avec les mêmes personnes. La répétition est essentielle.
Prendre l’initiative. Proposer un café, une sortie, un repas. Beaucoup attendent que l’autre fasse le premier pas.
Accepter un peu de vulnérabilité. Les amitiés se créent quand on partage quelque chose de soi, ses goûts, ses préoccupations, ses doutes.
Être patient. L’amitié demande du temps, comme le montrent les travaux de Jeffrey Hall.
Entretenir ce qui existe
Entretenir les amitiés existantes est souvent plus facile que d’en créer. Quelques gestes suffisent.
Instaurer des rituels : un dîner mensuel, un week-end annuel, un appel le même jour chaque semaine.
Penser aux dates importantes et aux événements de la vie des amis.
Être présent dans les moments difficiles. C’est souvent là que se scellent les amitiés durables.
Se réjouir sincèrement des bonnes nouvelles de l’autre.
L’amitié au travail
Le lieu de travail reste l’un des principaux lieux de rencontre à l’âge adulte. Des collègues deviennent parfois de vrais amis, à condition que la relation trouve aussi sa place en dehors du bureau.
Une richesse à cultiver
Aristote considérait l’amitié comme un bien nécessaire à la vie heureuse. Il distinguait les amitiés d’utilité, de plaisir et de vertu, ces dernières étant les plus durables. Vingt-quatre siècles plus tard, la recherche confirme l’intuition. L’amitié est l’une des sources les plus solides de satisfaction et de soutien. Comme un jardin, elle demande du temps et de l’attention. Elle les rend au centuple.
Pour aller plus loin
Robin Dunbar, Friends: Understanding the Power of our Most Important Relationships, Little, Brown, 2021
Jeffrey A. Hall, « How many hours does it take to make a friend? », Journal of Social and Personal Relationships, 2018
Julianne Holt-Lunstad, Timothy Smith et J. Bradley Layton, « Social Relationships and Mortality Risk: A Meta-analytic Review », PLoS Medicine, 2010
Fondation de France, études annuelles sur les solitudes en France
Aristote, Éthique à Nicomaque, livres VIII et IX
Fiche de production — ne pas publier




