La question semble trop simple pour être sérieuse. Elle occupe pourtant économistes et psychologues depuis un demi-siècle. Les réponses ont varié, parfois spectaculairement. Les travaux les plus récents dessinent un tableau plus nuancé que les formules toutes faites, dans un sens comme dans l’autre.

Le paradoxe fondateur

En 1974, l’économiste américain Richard Easterlin publie un article qui va faire date. Il compare les données d’enquêtes sur le bonheur aux États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le pays s’est considérablement enrichi. Pourtant, la proportion de personnes se déclarant heureuses n’a guère progressé.

Easterlin observe aussi un autre fait. À un moment donné, dans un même pays, les riches se déclarent en moyenne plus heureux que les pauvres. Mais à long terme, l’enrichissement collectif ne semble pas augmenter le bonheur moyen. C’est ce qu’on appelle le paradoxe d’Easterlin.

Son explication repose sur la comparaison. Ce qui compte pour notre satisfaction ne serait pas notre revenu absolu, mais notre revenu par rapport aux autres. Si tout le monde s’enrichit en même temps, personne ne se sent mieux loti. S’y ajoute l’adaptation : nous nous habituons vite à un niveau de vie plus élevé, qui devient la nouvelle norme.

La contestation

Le paradoxe a été très discuté. En 2008, les économistes Betsey Stevenson et Justin Wolfers publient une analyse fondée sur des données beaucoup plus nombreuses, couvrant de nombreux pays. Ils concluent que le revenu et la satisfaction de vie sont liés de manière assez régulière, entre pays comme au sein des pays.

Selon eux, ce lien suit une relation logarithmique. Autrement dit, ce qui compte est la variation en pourcentage. Passer de 1 000 à 2 000 euros par mois a le même effet que passer de 10 000 à 20 000 euros. Une même somme a donc beaucoup plus d’effet pour un ménage modeste que pour un ménage aisé. Mais il n’y aurait pas de seuil au-delà duquel l’argent cesserait de compter.

Easterlin a répondu en maintenant ses conclusions pour le long terme. Le débat entre ces chercheurs se poursuit, et il porte en partie sur les données retenues et les périodes étudiées.

Le chiffre qui a fait le tour du monde

En 2010, deux prix Nobel d’économie, Daniel Kahneman et Angus Deaton, publient une étude très remarquée. Ils distinguent deux dimensions du bien-être.

La première est l’évaluation de sa vie. On demande aux personnes de noter leur existence sur une échelle, de la pire à la meilleure possible. La seconde est le bien-être émotionnel. On demande si, la veille, elles ont ressenti de la joie, du stress, de la tristesse.

Leurs résultats, fondés sur des centaines de milliers de réponses aux États-Unis, sont différents selon la dimension. L’évaluation de la vie progresse avec le revenu, sans limite apparente. Le bien-être émotionnel progresse aussi, mais semble se stabiliser autour de 75 000 dollars de revenu annuel par ménage.

Ce chiffre a été repris partout. Il a souvent été mal compris. Il ne signifiait pas qu’au-delà de ce seuil, l’argent ne servait plus à rien. Il concernait seulement les émotions quotidiennes, dans un pays et à une époque donnés.

Une contradiction résolue

En 2021, le psychologue Matthew Killingsworth publie une étude fondée sur une autre méthode. Les participants, équipés d’une application, notent leurs émotions plusieurs fois par jour. Il ne trouve aucun plafond. Le bien-être émotionnel continue de progresser bien au-delà de 75 000 dollars.

Plutôt que de s’opposer par articles interposés, Kahneman et Killingsworth ont choisi une démarche rare en science. Ils ont mené ensemble une nouvelle analyse, avec la psychologue Barbara Mellers comme arbitre. Leurs conclusions paraissent en 2023.

Le tableau qui en ressort est plus fin. Pour la majorité des personnes, le bien-être émotionnel continue de croître avec le revenu. Mais pour les personnes les moins heureuses, environ un cinquième de l’échantillon, il progresse jusqu’à environ 100 000 dollars de revenu annuel, puis cesse de s’améliorer. Pour elles, un revenu plus élevé atténue la détresse jusqu’à un point, puis ne suffit plus. D’autres causes de souffrance prennent le dessus.

Ce que l’argent achète vraiment

Si l’argent compte, la manière de le dépenser compte aussi. Plusieurs pistes de recherche ont été explorées.

En 2008, la psychologue Elizabeth Dunn et ses collègues publient dans la revue Science une expérience devenue célèbre. Ils remettent une petite somme à des volontaires. Certains doivent la dépenser pour eux-mêmes, d’autres pour quelqu’un d’autre. En fin de journée, ceux qui ont dépensé pour autrui se déclarent plus heureux. Des travaux ultérieurs ont retrouvé ce lien dans de nombreux pays, même si son ampleur reste modeste.

D’autres études suggèrent que les dépenses consacrées à des expériences, un voyage, un concert, un repas partagé, procurent une satisfaction plus durable que l’achat d’objets. Les expériences se racontent, se partagent et résistent mieux à l’adaptation. Ces résultats sont cependant moins solidement établis.

Enfin, acheter du temps semble bénéfique. Déléguer une tâche pénible pour disposer de temps libre est associé à une meilleure satisfaction. L’argent sert alors à desserrer une contrainte, ce qui rejoint une idée simple : il compte surtout quand il manque.

Ce que ces travaux ne disent pas

Ces résultats reposent sur des déclarations. Mesurer le bonheur reste délicat, même si les méthodes se sont affinées. Les études portent souvent sur des pays riches, en particulier les États-Unis. Les liens observés sont des corrélations, qui n’établissent pas toujours une causalité.

Surtout, l’argent n’est qu’un facteur parmi d’autres. Les relations sociales, la santé, le sentiment d’autonomie et le sens que l’on donne à sa vie pèsent lourdement. Le revenu peut faciliter l’accès à ces biens. Il ne les remplace pas.

Le revenu relatif

Une autre piste compte beaucoup : la comparaison. Plusieurs études suggèrent que notre satisfaction dépend aussi de notre revenu par rapport à celui des personnes qui nous entourent. Gagner davantage rend plus heureux, mais l’effet s’atténue si tout le monde autour de soi s’enrichit au même rythme.

La réponse honnête

L’argent fait-il le bonheur ? La réponse la plus fidèle à la recherche est probablement : il y contribue, surtout quand on en manque, et de moins en moins à mesure qu’on en a. Il ne suffit pas, et sa manière d’être dépensé compte. La formule n’a rien de spectaculaire. Elle a l’avantage d’être vraie.

Pour aller plus loin

Richard A. Easterlin, « Does Economic Growth Improve the Human Lot? », 1974

Betsey Stevenson et Justin Wolfers, « Economic Growth and Subjective Well-Being », Brookings Papers on Economic Activity, 2008

Daniel Kahneman et Angus Deaton, « High income improves evaluation of life but not emotional well-being », PNAS, 2010

Matthew Killingsworth, Daniel Kahneman et Barbara Mellers, « Income and emotional well-being: A conflict resolved », PNAS, 2023

Elizabeth Dunn, Lara Aknin et Michael Norton, « Spending Money on Others Promotes Happiness », Science, 2008

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