Un tramway fou fonce vers cinq personnes. Vous pouvez actionner un aiguillage, qui le détournera vers une voie où se trouve une seule personne. Le feriez-vous ? Cette question, posée il y a plus d’un demi-siècle, est devenue l’expérience de pensée la plus célèbre de la philosophie morale. Elle en dit long sur nos intuitions.
Une naissance discrète
L’histoire commence en 1967. La philosophe britannique Philippa Foot publie un article consacré à la doctrine dite du double effet. Cette doctrine, héritée de la tradition médiévale, distingue les effets que l’on vise de ceux que l’on prévoit sans les vouloir. Pour illustrer son propos, Philippa Foot imagine plusieurs situations. L’une d’elles met en scène le conducteur d’un tramway privé de freins, qui peut choisir la voie sur laquelle il s’engage.
La philosophe américaine Judith Jarvis Thomson reprend l’exemple dans les années 1970 et 1980. Elle lui donne le nom qu’il porte depuis, le « trolley problem », et invente de nombreuses variantes. Le dilemme devient un classique des cours de philosophie, puis un objet d’étude pour la psychologie.
La version de l’aiguillage
Dans la version la plus connue, vous êtes près d’un aiguillage. Un tramway arrive, sans freins. Sur la voie principale se trouvent cinq personnes qui ne peuvent pas s’écarter. Sur la voie secondaire se trouve une seule personne. En actionnant le levier, vous détournez le tramway. Une personne mourra au lieu de cinq.
La grande majorité des personnes interrogées répondent qu’il faut actionner le levier. Le raisonnement semble simple : mieux vaut perdre une vie que cinq. C’est la réponse que donnerait un utilitariste, pour qui la bonne action est celle qui produit les meilleures conséquences pour le plus grand nombre.
La version de la passerelle
Judith Jarvis Thomson propose une variante. Cette fois, vous êtes sur une passerelle au-dessus de la voie. Le tramway fonce vers cinq personnes. À côté de vous se tient un homme très corpulent. Si vous le poussez, sa chute arrêtera le tramway. Il mourra, mais les cinq personnes seront sauvées.
Le bilan est le même : une vie contre cinq. Pourtant, la plupart des gens refusent de pousser l’homme. Ils jugent cette action inacceptable, alors qu’ils approuvaient l’aiguillage. C’est cette asymétrie qui fascine les philosophes. Pourquoi deux situations aux conséquences identiques suscitent-elles des jugements opposés ?
Les réponses des philosophes
Plusieurs explications ont été proposées.
La doctrine du double effet en offre une. Dans le cas de l’aiguillage, la mort de la personne isolée est un effet prévu mais non recherché. On veut détourner le tramway, pas tuer quelqu’un. Dans le cas de la passerelle, la mort de l’homme est le moyen même du sauvetage. On l’utilise comme un simple instrument.
Cette idée rejoint un principe formulé par Kant : il ne faut jamais traiter une personne seulement comme un moyen, mais toujours aussi comme une fin. Pousser l’homme revient à le réduire à un objet utile. Les philosophes qui raisonnent ainsi sont dits déontologistes. Pour eux, certaines actions sont interdites quelles qu’en soient les conséquences.
D’autres philosophes jugent que l’asymétrie n’a pas de fondement rationnel. Elle refléterait seulement une répugnance émotionnelle à agir physiquement contre quelqu’un. La discussion continue, et aucune théorie ne fait l’unanimité.
Ce que montre l’imagerie cérébrale
En 2001, le psychologue et philosophe américain Joshua Greene publie dans la revue Science une étude remarquée. Il fait passer des dilemmes de ce type à des volontaires placés dans un appareil d’imagerie cérébrale. Les dilemmes impliquant une action personnelle et directe, comme la passerelle, activent davantage des zones associées aux émotions. Les dilemmes plus impersonnels, comme l’aiguillage, sollicitent davantage des zones liées au raisonnement.
Greene en tire un modèle dit du double processus. Nos jugements moraux résulteraient de la rencontre entre des réactions émotionnelles rapides et un raisonnement plus lent. Ce modèle a été discuté et nuancé depuis. Il a cependant contribué à faire de la psychologie morale un champ de recherche très actif.
Du dilemme à la voiture autonome
Longtemps considéré comme un jeu de l’esprit, le dilemme a pris une dimension concrète avec les véhicules autonomes. Un tel véhicule pourrait-il devoir choisir entre deux accidents ? Qui devrait-il protéger en priorité ?
Des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology ont lancé en 2016 un site en ligne, Moral Machine. Les internautes y étaient invités à trancher des scénarios d’accident inévitable. Les résultats, publiés en 2018 dans la revue Nature, reposent sur près de 40 millions de décisions recueillies dans 233 pays et territoires. Certaines préférences semblent partagées, comme épargner le plus grand nombre ou les plus jeunes. D’autres varient selon les cultures.
Les auteurs eux-mêmes ont souligné les limites de l’exercice. Les participants n’étaient pas représentatifs de la population mondiale. Et dans la réalité, les situations de choix aussi nettes sont très rares. Les ingénieurs cherchent surtout à éviter les accidents, pas à programmer des arbitrages tragiques.
Les critiques de l’expérience
Le dilemme du tramway a ses détracteurs. Certains philosophes lui reprochent son caractère artificiel. Dans la vie, on ne sait jamais avec certitude ce qui arrivera si l’on agit. On n’est presque jamais face à un choix aussi tranché. D’autres estiment que ces scénarios extrêmes déforment notre compréhension de la morale, qui se joue surtout dans les situations ordinaires.
Le philosophe français Ruwen Ogien a défendu une position plus nuancée. Selon lui, ces expériences de pensée sont des outils utiles pour mettre au jour nos intuitions et tester la cohérence de nos théories. Elles ne prétendent pas résoudre les problèmes moraux concrets.
Une leçon de modestie
Le principal enseignement du dilemme tient peut-être dans sa difficulté même. Nos intuitions morales ne forment pas un système parfaitement cohérent. Elles mêlent le souci des conséquences, le respect des personnes et des réactions émotionnelles. Reconnaître ces tensions n’affaiblit pas la morale. Cela aide à réfléchir plus honnêtement aux choix difficiles, qui ne se présentent jamais avec la simplicité d’un aiguillage.
Pour aller plus loin
Philippa Foot, « The Problem of Abortion and the Doctrine of the Double Effect », Oxford Review, 1967
Judith Jarvis Thomson, « The Trolley Problem », Yale Law Journal, 1985
Joshua Greene et al., « An fMRI Investigation of Emotional Engagement in Moral Judgment », Science, 2001
Edmond Awad et al., « The Moral Machine experiment », Nature, 2018
Ruwen Ogien, L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine, Grasset, 2011
Fiche de production — ne pas publier




