Un poste obtenu, une promotion, un diplôme : pour certaines personnes, chaque succès s’accompagne d’une inquiétude. Elles se disent que c’est une erreur, qu’elles ont eu de la chance, qu’on finira par découvrir qu’elles ne sont pas à la hauteur. Ce sentiment porte un nom depuis 1978. Il touche beaucoup plus de monde qu’on ne l’imagine.

Une découverte en 1978

Le phénomène a été décrit par deux psychologues américaines, Pauline Clance et Suzanne Imes. Dans les années 1970, elles reçoivent en consultation de nombreuses étudiantes et professionnelles brillantes. Malgré leurs diplômes et leurs réussites, ces femmes sont convaincues de ne pas mériter leur place. Elles attribuent leurs succès à la chance, à une erreur d’évaluation ou à leur capacité à faire illusion.

En 1978, les deux chercheuses publient un article intitulé « Le phénomène de l’imposteur chez les femmes performantes ». Elles y décrivent ce sentiment persistant d’être un imposteur, malgré les preuves objectives de compétence. L’expression « syndrome de l’imposteur » s’imposera ensuite dans le langage courant.

Pas une maladie

Le mot « syndrome » peut induire en erreur. Le phénomène de l’imposteur n’est pas un trouble psychiatrique. Il ne figure pas dans les classifications médicales. Les chercheurs préfèrent d’ailleurs parler de « phénomène » ou de « sentiment » d’imposture.

Il s’agit d’une manière de percevoir ses propres réussites. Elle peut être plus ou moins intense, apparaître dans certaines situations et pas dans d’autres. Elle peut s’accompagner d’anxiété, mais elle n’est pas en soi une pathologie.

Ses principaux signes

Les personnes qui éprouvent ce sentiment présentent souvent plusieurs traits communs.

Elles attribuent leurs succès à des facteurs extérieurs : la chance, l’aide des autres, une conjoncture favorable.

Elles attribuent en revanche leurs échecs à leur propre insuffisance.

Elles ont du mal à accepter les compliments, qu’elles jugent immérités.

Elles redoutent d’être « démasquées ».

Elles compensent souvent par un travail excessif, ou au contraire par la procrastination.

Un cycle se met parfois en place. Face à une nouvelle tâche, la personne s’inquiète. Elle se prépare de manière excessive ou repousse le travail jusqu’au dernier moment. Quand elle réussit, elle attribue ce succès à ses efforts démesurés ou à la chance, et non à sa compétence. Le doute se renforce à chaque réussite au lieu de diminuer.

Qui est concerné ?

Clance et Imes avaient étudié des femmes. On a longtemps cru que le phénomène les touchait davantage. Les études ultérieures ont montré qu’il concerne aussi beaucoup d’hommes. Les résultats sur les différences entre les sexes sont contradictoires.

En 2020, une revue systématique publiée dans une revue médicale américaine a rassemblé soixante-deux études. Les taux de prévalence observés variaient énormément, de 9 % à 82 % selon les études. Cette variation tient surtout aux outils de mesure et aux populations étudiées. Elle montre que le phénomène est fréquent, mais difficile à quantifier précisément.

Certaines situations semblent favoriser ce sentiment. Une prise de poste, une promotion, l’entrée dans un milieu nouveau, le fait d’être minoritaire dans un groupe. Les étudiants, les médecins en formation, les jeunes cadres sont souvent concernés.

D’où vient-il ?

Plusieurs facteurs ont été avancés. Le perfectionnisme est l’un des plus souvent associés au sentiment d’imposture. Quand on place la barre très haut, toute performance réelle paraît insuffisante.

L’éducation pourrait jouer un rôle. Clance et Imes avaient observé que certaines de leurs patientes avaient grandi dans des familles où un frère ou une sœur était désigné comme « le brillant », ou au contraire où elles étaient sans cesse présentées comme exceptionnelles, au point de ne jamais pouvoir faillir.

Le contexte professionnel compte aussi. Les environnements très compétitifs, où l’évaluation est permanente et les retours rares, entretiennent le doute.

Un sentiment parfois utile

Le doute n’est pas toujours négatif. Il peut pousser à se préparer, à se remettre en question, à progresser. Certaines personnes ressentant ce phénomène sont particulièrement consciencieuses et attentives aux autres.

Le problème commence quand le doute devient une souffrance, empêche de saisir des opportunités, conduit à l’épuisement ou à l’évitement. Il vaut alors la peine de s’en occuper.

Quelques pistes pour l’apprivoiser

Plusieurs approches peuvent aider.

Nommer le phénomène. Savoir qu’il existe, qu’il est fréquent et qu’il a un nom est déjà un soulagement pour beaucoup.

Tenir un registre de ses réussites, avec les éléments concrets qui y ont contribué. Relire ce registre aide à corriger la tendance à minimiser ses mérites.

Accepter les compliments en disant simplement merci, sans les nuancer aussitôt.

En parler. Beaucoup découvrent, en se confiant, que leurs collègues ou amis ressentent la même chose.

Distinguer compétence et perfection. Être compétent ne signifie pas tout savoir.

Se rappeler que les autres ne sont pas dans notre tête. Leur assurance apparente cache parfois les mêmes doutes.

Lorsque le sentiment d’imposture s’accompagne d’une anxiété importante, d’un épuisement ou d’une tristesse durable, il est utile d’en parler à un professionnel. Les thérapies cognitives et comportementales proposent des outils adaptés.

Le rôle des organisations

Le phénomène n’est pas seulement une affaire individuelle. Les organisations peuvent contribuer à l’atténuer. Des retours réguliers, précis et sincères sur le travail accompli aident chacun à évaluer sa contribution. Un accueil soigné des nouveaux arrivants, un mentorat, une culture qui accepte l’erreur comme une étape d’apprentissage réduisent le terrain du doute.

Une fragilité partagée

On a souvent prêté ce sentiment à des personnalités célèbres, écrivains, actrices ou scientifiques. Ces témoignages rappellent une chose simple. Le doute de soi n’est pas un signe d’incompétence. Il accompagne souvent l’exigence et la conscience de la difficulté. Apprendre à le reconnaître, sans le laisser décider à notre place, permet de profiter enfin de ce que l’on a accompli.

Pour aller plus loin

Pauline R. Clance et Suzanne A. Imes, « The imposter phenomenon in high achieving women », Psychotherapy: Theory, Research & Practice, 1978

Dena M. Bravata et al., « Prevalence, Predictors, and Treatment of Impostor Syndrome: a Systematic Review », Journal of General Internal Medicine, 2020

Kevin Chassangre et Stacey Callahan, travaux sur le sentiment d’imposture, université Toulouse-Jean-Jaurès

Valerie Young, The Secret Thoughts of Successful Women, Crown, 2011

Fiche de production — ne pas publier