Il suffit souvent d’entendre un prénom pour deviner, à quelques années près, l’âge de la personne qui le porte. Les prénoms suivent des modes, comme les vêtements ou les chansons. Les sociologues ont décortiqué ces cycles. Ils révèlent beaucoup de choses sur les goûts, les époques et les milieux sociaux.
Des règles strictes pendant deux siècles
Pendant longtemps, les parents n’ont pas été libres de choisir n’importe quel prénom. Une loi de 1803, dite du 11 germinal an XI, limite les prénoms autorisés à ceux des calendriers et aux personnages connus de l’histoire ancienne. L’objectif est de mettre fin à certaines fantaisies de la période révolutionnaire, où l’on avait donné aux enfants des noms de fleurs, de fruits, de vertus ou de héros antiques.
Cette loi est appliquée avec plus ou moins de souplesse au fil des décennies. Les officiers d’état civil acceptent peu à peu des prénoms régionaux, étrangers ou d’origine mythologique. Mais certains refus font encore parler d’eux dans la seconde moitié du XXe siècle.
La loi du 8 janvier 1993 change la règle. Les parents choisissent désormais librement le prénom de leur enfant. L’officier d’état civil ne peut plus refuser. S’il estime qu’un prénom est contraire à l’intérêt de l’enfant, par exemple parce qu’il risque de l’exposer à la moquerie, il en avertit le procureur de la République. Celui-ci peut saisir le juge aux affaires familiales, qui décide.
La grande époque de Marie
Au début du XXe siècle, les prénoms sont peu nombreux et très concentrés. Marie domine largement chez les filles, Jean chez les garçons. Les prénoms se transmettent souvent dans les familles : on donne à l’enfant le prénom d’un grand-parent, d’un parrain ou d’une marraine.
Marie reste le prénom féminin le plus donné pendant une grande partie de la première moitié du siècle. Il est aussi très souvent utilisé en prénom composé, comme Marie-Thérèse ou Marie-Claude. Jean connaît une domination comparable chez les garçons.
L’accélération des modes
À partir des années 1950 et 1960, le paysage change. Le nombre de prénoms différents augmente fortement. Les modes deviennent plus rapides et plus marquées. Un prénom peut passer de l’anonymat au sommet du palmarès en quelques années, puis décliner aussi vite.
Les générations se reconnaissent ainsi à leurs prénoms. Les Nathalie, Sylvie, Isabelle et Christine sont nombreuses parmi les femmes nées dans les années 1960. Les Thomas, Nicolas et Julien parmi les hommes nés dans les années 1980. Chaque décennie a ses favoris.
Un cycle d’environ un siècle
Les sociologues Philippe Besnard et Guy Desplanques ont étudié ces mouvements dans un ouvrage célèbre, La Cote des prénoms, régulièrement réédité. Ils montrent que la vie d’un prénom suit souvent une courbe en cloche. Il émerge, devient à la mode, atteint un pic, puis décline.
Un prénom très démodé peut ensuite revenir. Il faut en général attendre qu’il ait cessé d’être associé à une génération vivante. Les prénoms des arrière-grands-parents reviennent ainsi souvent, plus facilement que ceux des grands-parents. Les Louise, Jules, Léon, Rose ou Gabriel, très répandus au début du XXe siècle, ont connu un retour marqué dans les années 2000 et 2010.
Les prénoms et les milieux sociaux
Les modes ne touchent pas tous les milieux en même temps. Le sociologue Baptiste Coulmont a montré que les prénoms circulent souvent d’un groupe social à l’autre. Certains prénoms apparaissent d’abord dans les milieux favorisés, avant de se diffuser plus largement. Lorsqu’ils deviennent très répandus, les milieux qui les ont lancés tendent à s’en détourner pour en choisir de nouveaux.
D’autres facteurs influencent les choix : les séries télévisées, les chansons, les personnalités, les origines familiales, la volonté de se distinguer ou au contraire de transmettre. Les prénoms courts, sonores et faciles à prononcer dans plusieurs langues se sont aussi multipliés.
Les prénoms épicènes
Une tendance récente concerne les prénoms épicènes, c’est-à-dire portés par des filles comme par des garçons. Camille, Dominique, Claude ou Sacha existaient déjà. D’autres se sont ajoutés. Certains prénoms traditionnellement masculins sont aussi devenus féminins, comme cela s’est fait par le passé avec d’autres.
Où consulter les chiffres
L’Insee publie chaque année un fichier des prénoms, qui recense les naissances par prénom en France depuis 1900. Il est librement accessible sur son site. On peut y suivre l’évolution d’un prénom au fil du temps, par département. Pour des raisons de confidentialité, les prénoms très rares ne sont pas détaillés.
Les prénoms composés
Les prénoms composés, comme Jean-Pierre, Marie-Claire ou Anne-Sophie, connaissent leur apogée au milieu du XXe siècle. Ils permettent souvent d’honorer à la fois un parrain, une grand-mère ou un saint. Leur usage recule fortement à partir des années 1980. Aujourd’hui, on préfère plutôt donner un deuxième ou un troisième prénom, séparé du premier, qui figure à l’état civil sans être employé au quotidien.
Les prénoms venus d’ailleurs
Les prénoms circulent aussi entre les pays. Les séries télévisées, le cinéma, la musique et le sport ont fait connaître en France des prénoms anglo-saxons, comme Kevin ou Dylan, qui ont connu un grand succès dans les années 1990. Les prénoms d’origine italienne, espagnole, scandinave ou arabe enrichissent aussi le répertoire. Cette diversité reflète l’ouverture des familles aux cultures du monde et l’histoire des migrations.
Un choix intime et collectif
Choisir un prénom semble l’un des actes les plus personnels qui soient. Les parents cherchent un prénom qui leur plaît, qui a du sens, qui sonne bien avec le nom de famille. Pourtant, ce choix individuel obéit à des tendances collectives que personne ne contrôle. C’est sans doute ce qui rend l’histoire des prénoms si fascinante. Elle montre comment nos goûts les plus intimes sont aussi ceux de notre époque.
Pour aller plus loin
Insee, fichier des prénoms depuis 1900
Philippe Besnard et Guy Desplanques, La Cote des prénoms, Balland, éditions successives
Baptiste Coulmont, Sociologie des prénoms, La Découverte, 2011
Loi du 11 germinal an XI relative aux prénoms et changements de noms
Loi n° 93-22 du 8 janvier 1993 modifiant le code civil relative à l’état civil
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