En 1983, un neurophysiologiste américain publie une expérience qui fait sensation. Le cerveau semble préparer un geste avant que la personne ait conscience de vouloir le faire. Faut-il en conclure que notre liberté est une illusion ? Quatre décennies de recherches invitent à beaucoup plus de prudence.
Le protocole
Benjamin Libet travaille à l’université de Californie à San Francisco. Avec ses collègues, il demande à des volontaires d’effectuer un geste très simple : fléchir le poignet ou un doigt, au moment de leur choix. Les participants regardent une horloge particulière. Un point lumineux y tourne rapidement, faisant un tour complet en un peu plus de deux secondes et demie.
Les volontaires doivent noter la position du point au moment précis où ils ressentent l’envie de bouger. Pendant ce temps, des électrodes placées sur le crâne enregistrent l’activité électrique du cerveau. Une autre électrode mesure le début du mouvement dans le muscle.
Le résultat qui a tout déclenché
Les chercheurs savaient déjà qu’une activité électrique particulière précède les mouvements volontaires. Elle avait été décrite en 1965 par deux chercheurs allemands, Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke. On l’appelle le potentiel de préparation.
Libet compare trois moments. Le potentiel de préparation commence en moyenne environ 550 millisecondes avant le mouvement. Les participants rapportent avoir ressenti l’intention de bouger environ 200 millisecondes avant le mouvement. L’activité cérébrale précède donc la conscience de l’intention d’environ un tiers de seconde.
La conclusion semble s’imposer. Le cerveau aurait déjà lancé le processus avant que la personne décide consciemment. La décision consciente serait une sorte de spectatrice, informée après coup.
Le droit de veto
Libet lui-même n’a pas conclu que le libre arbitre n’existait pas. Il a observé que les participants pouvaient, dans les 200 millisecondes restantes, arrêter le geste. Il en a tiré l’idée d’un « droit de veto ». La conscience ne lancerait pas l’action, mais elle pourrait l’interrompre.
Cette interprétation a souvent été résumée par une formule anglaise : nous n’aurions pas de « free will », mais un « free won’t ». Elle reste discutée, mais elle montre que l’auteur de l’expérience était plus nuancé que beaucoup de ceux qui l’ont commentée.
Des objections de méthode
Dès la publication, les critiques se sont multipliées. Elles portent d’abord sur la mesure du moment de l’intention. Les participants doivent repérer la position d’un point sur une horloge tout en surveillant leurs propres sensations. Cette double tâche est délicate. Des expériences ultérieures ont montré que le moment rapporté peut être influencé par divers facteurs, y compris par ce qui se passe après le mouvement.
Une autre objection porte sur la nature de la tâche. Fléchir le poignet sans raison, à un moment arbitraire, n’a pas grand-chose à voir avec les décisions qui comptent dans une vie. Choisir un métier, accepter une proposition, s’engager dans une relation impliquent des raisons, des délibérations, souvent sur plusieurs jours. On voit mal comment une mesure de quelques millisecondes pourrait trancher la question pour ces choix-là.
Le potentiel de préparation réinterprété
La critique la plus importante est venue en 2012. Le chercheur Aaron Schurger et ses collègues ont proposé une autre explication du potentiel de préparation. Selon eux, l’activité du cerveau fluctue en permanence, de manière en partie aléatoire. Lorsque l’on attend de bouger sans raison particulière, le geste se déclenche quand ces fluctuations franchissent un certain seuil.
Si l’on moyenne l’activité cérébrale sur de nombreux essais, en partant du moment du mouvement, on obtient une courbe qui monte progressivement. Elle ressemble à une préparation. Mais elle pourrait être un effet de la méthode d’analyse, et non le signe d’une décision prise à l’avance. Ce modèle, dit de l’accumulateur, a été soutenu par plusieurs travaux ultérieurs. Il ne clôt pas le débat, mais il fragilise fortement l’interprétation la plus radicale de l’expérience de Libet.
Prédire un choix sept secondes à l’avance ?
En 2008, une étude publiée dans Nature Neuroscience a relancé la discussion. Une équipe dirigée par John-Dylan Haynes a demandé à des volontaires, placés dans un appareil d’imagerie cérébrale, d’appuyer sur un bouton avec la main gauche ou la main droite, à leur guise. Les chercheurs ont pu prédire le choix à partir de l’activité de certaines zones du cerveau jusqu’à plusieurs secondes avant la décision consciente.
Le résultat est frappant, mais il doit être lu avec attention. La prédiction était correcte dans environ 60 % des cas. Le hasard seul donne 50 %. L’avance est donc réelle mais limitée. Elle indique que certaines tendances se dessinent dans le cerveau avant que nous en ayons conscience. Elle ne montre pas que le choix est fixé de manière irrévocable.
Ce que la science peut dire
Ces expériences posent une question réelle. Une large part de notre activité mentale se déroule sans que nous en ayons conscience. Les psychologues l’ont confirmé dans bien d’autres domaines. Nous ne sommes pas les témoins transparents de tous nos processus intérieurs.
Mais la question du libre arbitre dépasse ce qu’une mesure peut établir. Tout dépend de ce qu’on entend par liberté. Si être libre suppose une décision consciente surgie de nulle part, sans cause cérébrale, alors la neuroscience la rend difficile à défendre. Mais peu de philosophes défendent cette conception.
Beaucoup soutiennent une autre position, dite compatibiliste. Elle a été défendue notamment par le philosophe américain Daniel Dennett. Être libre ne signifie pas échapper aux causes. Cela signifie agir selon ses propres raisons, sans contrainte extérieure, avec la capacité de délibérer et de réviser ses choix. Que ces processus aient un support cérébral n’enlève rien à leur réalité. Notre cerveau, après tout, c’est nous.
Les enjeux pratiques
Le débat n’est pas seulement théorique. Il touche à la responsabilité morale et juridique. Si nos actes ne dépendaient pas de nous, pourrait-on encore nous les reprocher ? Quelques études de psychologie ont suggéré que convaincre des personnes que le libre arbitre est une illusion les rendrait moins scrupuleuses. Ces résultats n’ont toutefois pas été confirmés de manière solide par les tentatives de réplication.
La prudence s’impose donc dans les deux sens. Il serait faux d’affirmer que les neurosciences ont démontré l’inexistence du libre arbitre. Il serait tout aussi faux de prétendre que notre volonté consciente maîtrise tout. Entre ces deux excès, la recherche continue d’affiner notre compréhension de la manière dont nous décidons.
Ce qu’on peut retenir
L’expérience de Libet a eu un immense mérite. Elle a fait entrer une question philosophique ancienne dans le laboratoire. Elle a suscité des dizaines d’études, des débats féconds et des progrès méthodologiques. Sa leçon la plus solide est peut-être celle-ci : la conscience n’est pas un poste de commandement qui précède tout. Elle est une partie d’un processus plus vaste. Comprendre ce processus n’abolit pas notre liberté. Cela nous aide à mieux la penser.
Pour aller plus loin
Benjamin Libet et al., « Time of conscious intention to act in relation to onset of cerebral activity », Brain, 1983
Chun Siong Soon et al., « Unconscious determinants of free decisions in the human brain », Nature Neuroscience, 2008
Aaron Schurger et al., « An accumulator model for spontaneous neural activity prior to self-initiated movement », PNAS, 2012
Daniel Dennett, Freedom Evolves, Viking, 2003
Michel Desmurget, entretiens et travaux sur le contrôle moteur, Inserm
Fiche de production — ne pas publier




