Le 29 octobre 1945, une foule se presse dans une salle parisienne pour écouter Jean-Paul Sartre. Il y prononce une conférence qui fera le tour du monde, « L’existentialisme est un humanisme ». Sa thèse est vertigineuse. Nous sommes entièrement libres, et donc entièrement responsables de ce que nous faisons de nous-mêmes.

Une conférence devenue légendaire

À la Libération, Sartre est déjà connu. Il a publié La Nausée en 1938 et son grand traité philosophique, L’Être et le Néant, en 1943. Mais l’existentialisme est souvent caricaturé. On l’accuse d’être une philosophie du désespoir, complaisante envers la laideur du monde.

Pour répondre à ces critiques, Sartre accepte de donner une conférence au club Maintenant, à Paris. La salle est comble, l’affluence telle que certains auditeurs se trouvent mal. Le texte, publié l’année suivante, devient l’introduction la plus lue à sa pensée. Sartre lui-même jugera plus tard qu’il avait simplifié ses idées. C’est pourtant par là que la plupart des lecteurs y accèdent encore.

L’existence précède l’essence

La formule centrale est restée célèbre : chez l’être humain, l’existence précède l’essence. Pour la comprendre, Sartre prend l’exemple d’un coupe-papier. L’artisan qui le fabrique a d’abord en tête une idée de l’objet : sa forme, sa fonction. L’essence du coupe-papier précède son existence.

Pour l’être humain, c’est l’inverse. Il n’existe pas de modèle préalable, pas de nature humaine fixée d’avance qui dirait ce que nous devons être. L’homme existe d’abord. Il surgit dans le monde. Puis il se définit par ce qu’il fait. Il n’est rien d’autre que ce qu’il se fait.

Cette idée a une conséquence immédiate. Personne ne naît lâche ou héroïque. On devient l’un ou l’autre par ses actes. Le lâche est responsable de sa lâcheté. Il pourrait, à tout moment, cesser de l’être.

Condamnés à être libres

Sartre pousse la logique jusqu’au bout. Si rien ne nous détermine entièrement, nous sommes toujours libres de choisir. Même ne pas choisir est encore un choix. Il résume cela par une formule frappante : l’homme est condamné à être libre.

Condamné, car cette liberté n’a pas été choisie. Nous ne pouvons pas y échapper. Libre, car nous sommes responsables de tout ce que nous faisons. Sartre élargit encore cette responsabilité. En choisissant pour moi, je propose une image de ce que l’homme doit être. Je choisis, d’une certaine façon, pour tous.

L’angoisse, signe de la liberté

Cette liberté totale provoque l’angoisse. Sartre ne parle pas ici d’une peur devant un danger précis. L’angoisse est le sentiment qui naît quand je prends conscience que rien ne m’oblige, que tout dépend de moi.

Sartre cite l’exemple d’un de ses élèves, pendant la guerre. Le jeune homme hésite entre rejoindre la Résistance à Londres et rester auprès de sa mère, qui n’a plus que lui. Aucune morale toute faite ne peut trancher à sa place. Il doit inventer sa réponse. Le conseil que Sartre lui donne est simple : vous êtes libre, choisissez.

La mauvaise foi

Face à cette angoisse, nous cherchons souvent à fuir. Sartre appelle cette fuite la mauvaise foi. C’est une forme de mensonge à soi-même, par lequel on se cache sa propre liberté.

Dans L’Être et le Néant, il en donne un exemple devenu classique. Un garçon de café exécute ses gestes avec une précision un peu trop appuyée. Il joue à être garçon de café, comme si c’était sa nature. Il se réduit à son rôle social pour oublier qu’il pourrait faire autrement.

Les formes de mauvaise foi sont innombrables. « Je suis comme ça. » « Je n’avais pas le choix. » « C’est mon caractère. » Ces phrases familières nous déchargent de notre responsabilité. Sartre ne les condamne pas par moralisme. Il montre qu’elles reposent sur une illusion.

Les critiques

La conception sartrienne a suscité de nombreuses objections. La plus courante porte sur le poids des circonstances. Peut-on vraiment dire qu’un enfant né dans la misère est aussi libre qu’un héritier ? La liberté ne dépend-elle pas des conditions matérielles, de l’éducation, de la santé ?

Le philosophe Maurice Merleau-Ponty, d’abord proche de Sartre, a insisté sur la notion de situation. Nous sommes libres, mais toujours dans un corps, une histoire, un milieu. Simone de Beauvoir a elle aussi nuancé la position de son compagnon. Dans Pour une morale de l’ambiguïté, en 1947, puis dans Le Deuxième Sexe, en 1949, elle montre comment l’oppression limite concrètement la liberté. Sartre lui-même a évolué. Dans ses œuvres ultérieures, il accorde une place beaucoup plus grande aux conditions sociales et historiques.

Les sciences humaines et les neurosciences ont par ailleurs montré l’importance des déterminismes biologiques, psychologiques et sociaux. Personne aujourd’hui ne défend une liberté absolue au sens strict.

Sartre et Simone de Beauvoir

La réflexion de Sartre sur la liberté est inséparable de celle de Simone de Beauvoir, sa compagne intellectuelle. Dans Pour une morale de l’ambiguïté, publié en 1947, elle souligne que ma liberté a besoin de celle des autres pour avoir un sens. Deux ans plus tard, Le Deuxième Sexe applique ces idées à la condition des femmes. On n’y naît pas femme, écrit-elle, on le devient.

Ce qui reste

L’existentialisme garde pourtant une force singulière. Sa leçon principale n’est pas que nous pouvons tout faire. Elle est que nous ne sommes jamais réduits à ce qui nous détermine. Il reste toujours une marge, si étroite soit-elle, où se joue notre réponse.

Cette pensée invite à se méfier de nos excuses commodes. Elle rappelle que le sens de notre vie n’est pas donné d’avance, mais qu’il est à construire. On peut y voir un fardeau. On peut aussi y voir une chance. Sartre, qui a refusé le prix Nobel de littérature en 1964, en a fait la matière d’une œuvre entière.

Pour aller plus loin

Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, 1946, Gallimard, coll. Folio essais

Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, 1943, Gallimard, coll. Tel

Simone de Beauvoir, Pour une morale de l’ambiguïté, 1947, Gallimard

Annie Cohen-Solal, Sartre 1905-1980, Gallimard, 1985

Fiche de production — ne pas publier