Il a été exclu de sa communauté à vingt-trois ans, a vécu modestement en polissant des lentilles et n’a presque rien publié de son vivant. Baruch Spinoza a pourtant laissé l’une des philosophies les plus joyeuses qui soient. Chez lui, la joie n’est pas un état d’âme. C’est le signe que notre puissance de vivre augmente.

Une vie à l’écart

Baruch Spinoza naît en 1632 à Amsterdam, dans une famille de marchands juifs d’origine portugaise. Il reçoit une éducation solide et se passionne pour la philosophie de son temps, notamment celle de Descartes. En 1656, la communauté juive d’Amsterdam prononce contre lui un herem, une exclusion définitive. Les motifs exacts restent discutés, mais ses idées sur Dieu et les Écritures en sont la cause.

Spinoza vit ensuite modestement. Il gagne sa vie en taillant et polissant des lentilles pour les instruments d’optique. Il correspond avec les savants de son époque, refuse une chaire de professeur à l’université de Heidelberg pour préserver sa liberté de penser. Il meurt en 1677, à quarante-quatre ans.

Son grand livre, l’Éthique, paraît la même année, après sa mort. Il est rédigé à la manière d’un traité de géométrie, avec définitions, axiomes, propositions et démonstrations. Cette forme austère cache une pensée très concrète, centrée sur une question : comment vivre bien ?

Le désir, essence de l’être humain

Le point de départ de Spinoza est le conatus. Ce mot latin désigne l’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être. Une pierre, une plante, un animal, un homme : tout ce qui existe tend à continuer d’exister et à accroître sa puissance.

Chez l’être humain, cet effort prend conscience de lui-même. Il devient le désir. Spinoza affirme que le désir est l’essence même de l’homme. Ce n’est pas un manque à combler, comme le pensaient beaucoup de philosophes avant lui. C’est une force positive, une énergie qui nous pousse à agir.

Il en tire une conséquence qui renverse l’ordre habituel. Nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne. C’est au contraire parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne. Nos valeurs découlent de nos désirs, et non l’inverse.

Joie et tristesse, deux mouvements

À partir du désir, Spinoza définit deux autres affects fondamentaux. La joie est le passage d’une moindre à une plus grande perfection. La tristesse est le passage d’une plus grande à une moindre perfection.

Le mot important est « passage ». La joie n’est pas un état stable, une perfection atteinte. C’est un mouvement, une augmentation. Nous éprouvons de la joie quand notre capacité d’agir, de penser, de comprendre s’accroît. La tristesse signale au contraire une diminution de cette puissance.

Tous les autres sentiments se construisent à partir de ces trois-là. L’amour est une joie accompagnée de l’idée de sa cause. La haine est une tristesse accompagnée de l’idée de sa cause. L’espoir et la crainte, la jalousie et la gratitude s’expliquent de la même façon. Spinoza dresse ainsi une véritable carte des émotions humaines.

Passions tristes et joies actives

Toutes les joies ne se valent pas. Spinoza distingue les passions, que nous subissons, des actions, dont nous sommes la cause. Une joie peut être passive. C’est le cas lorsqu’elle dépend d’une cause extérieure que nous ne comprenons pas. Elle est alors fragile. Une louange, un succès, une rencontre peuvent nous réjouir, mais ils peuvent aussi disparaître.

La joie active, au contraire, naît de notre propre compréhension. Comprendre pourquoi nous ressentons ce que nous ressentons est déjà une libération. Une émotion qui est une passion cesse d’en être une dès que nous en formons une idée claire. La connaissance ne supprime pas les émotions. Elle les transforme.

Le philosophe Gilles Deleuze a mis en avant l’expression de « passions tristes ». Elle désigne les affects qui diminuent notre puissance : la haine, la peur, la culpabilité, le ressentiment. Spinoza se méfie de ceux qui cultivent ces passions chez les autres pour mieux les dominer.

Une éthique sans morale du devoir

L’Éthique de Spinoza ne ressemble pas à une morale traditionnelle. Elle ne commande pas, elle ne menace pas. Elle ne repose ni sur la culpabilité ni sur la crainte d’une punition. Spinoza ne loue pas la tristesse, l’humilité ou le repentir. Il y voit des affects qui affaiblissent.

Le bien, pour lui, est ce qui augmente notre puissance d’agir. Le mal est ce qui la diminue. Ces notions sont relatives : une même musique peut être bonne pour celui qui est mélancolique et mauvaise pour celui qui est en deuil. Il n’existe pas de bien absolu valable pour tous, en toutes circonstances.

Cette approche ne conduit pas à l’égoïsme. Spinoza montre que rien n’est plus utile à un être humain qu’un autre être humain guidé par la raison. Nous augmentons notre puissance en nous associant, en coopérant, en comprenant ensemble.

Le dialogue avec les neurosciences

En 2003, le neuroscientifique Antonio Damasio publie un livre traduit en français sous le titre Spinoza avait raison. Il y explique que les découvertes récentes sur le cerveau rejoignent certaines intuitions du philosophe. Pour Spinoza, l’esprit et le corps ne sont pas deux substances séparées, comme chez Descartes. Ce sont deux aspects d’une même réalité. Les émotions sont d’abord des phénomènes corporels, que l’esprit perçoit ensuite.

Damasio voit dans cette conception une anticipation de ses propres travaux sur le rôle des émotions dans la décision. Il ne prétend pas que Spinoza était neuroscientifique avant l’heure. Il souligne une parenté de perspective, qui donne au texte du XVIIe siècle une actualité inattendue.

La joie comme horizon

Que retenir de Spinoza pour aujourd’hui ? D’abord une définition de la joie plus riche que celle du simple plaisir. La joie se reconnaît à ce qu’elle nous rend plus capables d’agir, de penser, d’aimer. Ensuite une invitation à comprendre nos émotions plutôt qu’à les condamner. Enfin une méfiance salutaire envers tout ce qui cultive la peur et la culpabilité.

Spinoza termine l’Éthique sur une phrase célèbre : tout ce qui est remarquable est aussi difficile que rare. La joie qu’il propose n’est pas facile. Elle demande un travail de compréhension. Mais elle a l’avantage de ne dépendre, en dernier ressort, que de nous.

Pour aller plus loin

Spinoza, Éthique, trad. Bernard Pautrat, Seuil, coll. Points

Gilles Deleuze, Spinoza. Philosophie pratique, Minuit, 1981

Antonio Damasio, Spinoza avait raison, Odile Jacob, 2003

Frédéric Lenoir, Le Miracle Spinoza, Fayard, 2017

Fiche de production — ne pas publier