Trois bénévoles, trois raisons
Dans une association d’aide aux devoirs, trois bénévoles travaillent côte à côte. Une retraitée explique qu’elle voulait rester utile après sa carrière d’enseignante. Une étudiante cherche une expérience à mettre sur son CV et découvre qu’elle aime transmettre. Un cadre au chômage dit, un peu gêné, que l’association lui a permis de ne pas rester seul chez lui. Tous trois sont engagés, réguliers, appréciés. Leurs motivations ne sont pas les mêmes.
Faut-il considérer que seule la première est « vraiment » généreuse ? La recherche suggère une réponse plus nuancée.
De quoi parle-t-on exactement ?
Le bénévolat désigne l’engagement libre et non rémunéré au profit d’autrui ou d’une cause, en dehors du cercle familial. En France, il s’exerce surtout dans le cadre d’associations. On le distingue du volontariat, comme le service civique, qui fait l’objet d’un contrat et d’une indemnité.
Selon les enquêtes de France Bénévolat et de l’Ifop, une part importante des Français de plus de 15 ans déclare donner du temps bénévolement, dans une association ou de manière informelle. Les chiffres ont baissé après la crise sanitaire, puis partiellement remonté [SOURCE À VÉRIFIER : dernière enquête France Bénévolat / Ifop / Crédit Mutuel, proportions et évolution].
Premier mécanisme : des motivations multiples
En 1998, le psychologue américain E. Gil Clary et ses collègues ont proposé un outil devenu classique, le Volunteer Functions Inventory. Il distingue six fonctions que le bénévolat peut remplir [SOURCE À VÉRIFIER : Journal of Personality and Social Psychology, 1998] :
les valeurs : exprimer des convictions altruistes ou humanitaires
la compréhension : apprendre, exercer des compétences
la dimension sociale : rejoindre des amis, répondre aux attentes de son entourage
la carrière : acquérir une expérience utile professionnellement
la protection : atténuer des sentiments négatifs, comme la culpabilité ou la solitude
l’amélioration : renforcer l’estime de soi, se sentir utile.
Les recherches montrent que la plupart des bénévoles combinent plusieurs de ces motivations. Et que l’engagement dure plus longtemps quand l’activité répond aux motivations de la personne.
Deuxième mécanisme : le lien social
Les enquêtes françaises confirment l’importance du lien. Parmi les raisons citées, le souhait d’être utile et d’agir pour les autres arrive en tête, mais le plaisir d’appartenir à une équipe et de rencontrer des gens est très présent [SOURCE À VÉRIFIER : résultats des enquêtes France Bénévolat].
Le sociologue Robert Putnam, dans Bowling Alone (2000), a décrit le déclin de l’engagement associatif aux États-Unis et ses conséquences sur ce qu’il appelle le « capital social » : les réseaux de relations et de confiance qui facilitent la coopération. Ses thèses ont été discutées, mais elles ont attiré l’attention sur le rôle des associations comme lieux de lien.
Pour le cadre au chômage de notre exemple, le bénévolat remplit une fonction que le travail ne remplit plus. Ce n’est pas moins honorable.
Troisième mécanisme : le « don » et ce qu’il rapporte
L’anthropologue Marcel Mauss, dans son Essai sur le don (1925), a montré que dans de nombreuses sociétés, le don crée une obligation de rendre et tisse des liens durables. Le don n’est jamais purement gratuit, au sens où il engage une relation.
Les économistes ont proposé une notion voisine : la « chaleur du don » (warm glow). L’économiste James Andreoni a montré en 1990 que les donateurs retirent une satisfaction propre de l’acte de donner, indépendamment de son effet [SOURCE À VÉRIFIER : Economic Journal, 1990].
Faut-il y voir un égoïsme déguisé ? Le psychologue américain Daniel Batson a consacré une grande partie de ses recherches à cette question. Ses expériences suggèrent qu’un altruisme authentique, motivé par l’empathie envers une personne, existe bien, à côté de motivations plus intéressées [SOURCE À VÉRIFIER : Batson, Altruism in Humans, 2011]. Le débat reste ouvert en psychologie et en philosophie.
L’objection : un bénévolat de substitution ?
Une critique plus politique vise le bénévolat lui-même. Dans certains secteurs, comme l’aide alimentaire, l’accompagnement des personnes âgées ou l’aide aux devoirs, des bénévoles assurent des missions qui pourraient relever de services publics ou d’emplois rémunérés. Le bénévolat risquerait alors de pallier les manques de l’État, voire de les rendre acceptables.
D’autres soulignent les inégalités d’accès. Le bénévolat est plus fréquent chez les personnes diplômées et disposant de temps. Il peut aussi reproduire une répartition genrée des tâches : les femmes sont plus présentes dans les associations sociales et éducatives, les hommes dans les fonctions de direction et le sport [SOURCE À VÉRIFIER : données récentes sur la répartition par sexe des bénévoles et des dirigeants associatifs].
Ces critiques n’invalident pas l’engagement individuel. Elles invitent à le penser dans un cadre plus large.
Le bénévolat et les femmes
Une dimension mérite d’être soulignée pour les lectrices. Pour beaucoup de femmes, l’engagement bénévole s’ajoute à un travail rémunéré et à une part importante des tâches domestiques et de soin. Cette « triple journée » peut rendre l’engagement épuisant. À l’inverse, le bénévolat peut aussi offrir un espace de responsabilités et de reconnaissance que le travail ne donne pas toujours.
Les associations peuvent en tenir compte en proposant des missions souples, compatibles avec ces contraintes, et en veillant à la répartition des responsabilités.
Ce qui reste discuté
Les effets du bénévolat sur la santé et le bien-être des bénévoles sont souvent mis en avant. Des études observationnelles associent bénévolat et meilleure santé, en particulier chez les personnes âgées. Mais il est difficile de savoir si le bénévolat rend en meilleure santé, ou si les personnes en meilleure santé font plus de bénévolat [SOURCE À VÉRIFIER : revue systématique, par exemple Jenkinson et al., 2013, BMC Public Health].
Les formes d’engagement évoluent aussi. Les enquêtes décrivent un bénévolat plus ponctuel, centré sur des projets, moins durable dans une même association. Les associations s’inquiètent de la difficulté à renouveler leurs dirigeants.
Ce qui motive réellement les personnes engagées
Les recherches convergent vers une conclusion. Les bénévoles sont rarement mus par une seule raison. L’envie d’être utile, le besoin de lien, le désir d’apprendre, la quête de sens ou de reconnaissance se combinent. Ces motivations ne s’opposent pas à la générosité. Elles la rendent durable.
Pour les associations, cela a une conséquence pratique : accueillir, former, reconnaître et proposer des missions qui correspondent aux attentes de chacun. Pour celles qui envisagent de s’engager, c’est une invitation à se demander honnêtement ce qu’elles cherchent. Il n’y a pas de mauvaise réponse, à condition que la mission serve d’abord ceux à qui elle s’adresse.




