Un cadeau reçu appelle un cadeau rendu. Une invitation crée une dette d’invitation. Ces règles, que nous appliquons sans y penser, ont été analysées il y a un siècle par l’anthropologue Marcel Mauss. Son Essai sur le don montre que l’échange de présents est l’un des fondements de la vie sociale.

Un texte fondateur

Marcel Mauss est le neveu et le collaborateur d’Émile Durkheim, l’un des fondateurs de la sociologie française. Il n’a jamais mené lui-même de longues enquêtes de terrain. Il travaille à partir des observations rassemblées par d’autres chercheurs, qu’il compare avec une érudition impressionnante.

L’Essai sur le don paraît en 1925 dans la revue L’Année sociologique. Le texte est long, touffu, nourri de notes. Il deviendra pourtant l’un des plus influents des sciences sociales. Claude Lévi-Strauss y verra un tournant dans la manière de penser les sociétés humaines.

La question de départ est simple. Pourquoi, dans tant de sociétés, un présent reçu oblige-t-il à rendre ? Quelle force pousse le donataire à donner en retour ?

Trois obligations

Mauss met au jour un système qu’il retrouve sous des formes variées. Il repose sur trois obligations liées entre elles.

L’obligation de donner d’abord. Dans de nombreuses sociétés, celui qui ne donne pas perd son rang et son honneur. Refuser de donner revient à refuser la relation.

L’obligation de recevoir ensuite. Décliner un présent est une offense. C’est rejeter l’alliance proposée, parfois déclarer une hostilité.

L’obligation de rendre enfin. Le cadeau reçu crée une dette. Il faut la rembourser, souvent par un présent plus généreux. Celui qui ne rend pas se trouve en position d’infériorité.

Ce système n’est pas un simple troc. Le retour n’est pas immédiat et sa valeur n’est pas fixée à l’avance. Ce qui compte, c’est le lien qui se crée et se renouvelle à chaque échange.

La kula des îles Trobriand

L’un des exemples centraux de Mauss vient des travaux de l’anthropologue Bronisław Malinowski. Celui-ci a étudié, pendant la Première Guerre mondiale, les habitants des îles Trobriand, au large de la Nouvelle-Guinée. Il y a décrit un vaste circuit d’échanges appelé kula.

Des colliers de coquillages rouges circulent dans un sens, d’île en île. Des bracelets de coquillages blancs circulent dans l’autre sens. Ces objets n’ont aucune utilité pratique. On ne les garde pas longtemps. On les reçoit, on les détient un temps, puis on les transmet à un partenaire. Leur valeur tient à leur histoire, aux noms de ceux qui les ont possédés. Le circuit relie des communautés dispersées sur des centaines de kilomètres.

Le potlatch du Nord-Ouest américain

Mauss s’intéresse aussi au potlatch, pratiqué par plusieurs peuples de la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord. Lors de grandes cérémonies, un chef distribue des biens en abondance à ses invités. Couvertures, nourriture, objets précieux sont offerts, parfois détruits de manière spectaculaire.

Ce don excessif est une manière d’affirmer son prestige. Le rival invité doit, à son tour, organiser un potlatch plus somptueux. Mauss y voit une forme agonistique du don, où la générosité devient compétition.

Les autorités coloniales canadiennes ont interdit le potlatch de la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle. Cette interdiction témoigne de l’importance sociale de ces cérémonies, que l’administration jugeait menaçantes.

L’esprit de la chose donnée

Pourquoi faut-il rendre ? Mauss reprend une explication donnée par un informateur maori. Dans la pensée maorie, la chose donnée contient une part de celui qui l’a donnée, une force appelée hau. Cette force veut revenir à son lieu d’origine. Garder le présent sans rendre serait dangereux.

Cette interprétation a été discutée. Lévi-Strauss a reproché à Mauss de reprendre à son compte une théorie indigène au lieu de l’analyser. D’autres anthropologues, comme Maurice Godelier, ont prolongé la réflexion en distinguant les choses que l’on donne, celles que l’on vend et celles que l’on garde, comme les objets sacrés.

Et nous ?

Mauss ne réserve pas son analyse aux sociétés lointaines. La dernière partie de l’Essai s’intéresse aux sociétés modernes. Le marché n’a pas tout absorbé. Le don survit dans de nombreuses pratiques.

Pensons aux fêtes de fin d’année. Celui qui reçoit un cadeau sans en avoir prévu éprouve souvent un malaise. Le présent trop coûteux embarrasse, car il crée une dette difficile à rendre. Les invitations à dîner obéissent à des règles comparables. On se sent tenu de rendre l’invitation, et l’on mesure parfois l’amitié à la réciprocité.

D’autres formes de don échappent à la réciprocité directe. Le don du sang, par exemple, s’adresse à un inconnu et n’attend pas de retour. Le sociologue britannique Richard Titmuss en a fait, en 1970, un exemple de la valeur sociale du don anonyme. Le bénévolat, les dons aux associations, l’entraide entre voisins relèvent aussi de cette logique.

Le don dans la vie quotidienne

Les observations de Mauss éclairent bien des gestes ordinaires. Le repas auquel on a été invité appelle une invitation en retour. Le cadeau d’anniversaire crée une attente pour l’anniversaire suivant. Même les petits services entre voisins tissent un réseau de dettes amicales. Personne ne tient de comptabilité précise, mais chacun sent quand l’équilibre est rompu.

Une morale du lien

Mauss tire de son étude une leçon morale et politique. Il plaide pour une société qui ne serait ni entièrement soumise au calcul marchand, ni livrée à la charité condescendante. Il voit dans la réciprocité un principe de solidarité. Les assurances sociales, alors en débat en France, lui semblent prolonger cette logique ancienne.

Pour chacun, l’Essai offre une manière de regarder autrement ses propres gestes. Un cadeau n’est jamais seulement un objet. C’est une proposition de relation. Le recevoir avec grâce, le rendre sans calcul excessif, c’est entretenir ce que Mauss appelait le roc de la morale humaine.

Pour aller plus loin

Marcel Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, 1925, rééd. PUF, coll. Quadrige

Bronisław Malinowski, Les Argonautes du Pacifique occidental, 1922, Gallimard

Maurice Godelier, L’Énigme du don, Fayard, 1996

Alain Caillé, Anthropologie du don, La Découverte

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