« Je te promets. » Ces trois mots semblent anodins. Ils accomplissent pourtant quelque chose d’étrange. Ils engagent aujourd’hui la personne que nous serons demain. Les philosophes se sont longtemps intéressés à cet acte qui fonde la confiance et donne une prise fragile sur l’avenir.

Dire, c’est faire

Une promesse n’est pas une phrase comme les autres. Quand je dis « il pleut », je décris le monde. Quand je dis « je promets de venir », je ne décris rien. J’accomplis un acte. Je crée une obligation qui n’existait pas avant que je parle.

Le philosophe britannique John Austin a donné un nom à ces énoncés dans les années 1950. Il les appelle « performatifs ». Les exemples ne manquent pas. Baptiser un navire, ouvrir une séance, parier, prêter serment. Dans chaque cas, la parole fait exister une réalité nouvelle. Son élève américain John Searle a ensuite analysé les conditions qui rendent une promesse valable. Il faut notamment que l’acte promis soit futur, qu’il soit souhaité par le destinataire et que celui qui promet ait l’intention de le réaliser.

Hume : une convention utile

Au XVIIIe siècle, le philosophe écossais David Hume s’étonne de la force des promesses. Selon lui, rien dans la nature humaine ne nous pousse spontanément à tenir parole quand cela nous coûte. La promesse est une invention humaine. Elle naît d’une convention, d’un accord tacite entre les membres d’une société.

Cette convention est extrêmement utile. Elle permet de coopérer dans la durée. Le fermier qui aide son voisin à moissonner aujourd’hui peut compter sur son aide la saison suivante. Sans promesse, chacun resterait enfermé dans l’échange immédiat. La promesse rend possible la confiance entre personnes qui ne sont pas liées par l’affection.

Pour Hume, nous tenons nos promesses d’abord par intérêt. Celui qui manque à sa parole perd la confiance des autres. Avec le temps, l’habitude et l’éducation font de cette règle une véritable obligation morale.

Nietzsche : l’animal qui peut promettre

Un siècle plus tard, Friedrich Nietzsche aborde la question sous un angle inattendu. Dans la Généalogie de la morale, publiée en 1887, il se demande comment l’être humain est devenu capable de promettre. Car l’oubli, observe-t-il, est une force naturelle. Il nous permet de passer à autre chose.

Pour promettre, il faut au contraire une mémoire de la volonté. Il faut que je reste fidèle demain à ce que j’ai voulu aujourd’hui. Nietzsche voit dans cette capacité le résultat d’un long et dur dressage. L’humanité a dû apprendre à se rendre prévisible, régulière, responsable. Il en parle avec une certaine admiration. L’homme qui peut promettre est celui qui dispose de lui-même.

Arendt : une prise sur l’avenir

La réflexion la plus célèbre sur la promesse est sans doute celle d’Hannah Arendt. Dans Condition de l’homme moderne, paru en 1958, elle consacre des pages remarquables à deux capacités humaines : pardonner et promettre.

L’action humaine, explique-t-elle, souffre de deux faiblesses. Elle est irréversible : on ne peut défaire ce qui a été fait. Elle est imprévisible : on ne sait jamais où elle mènera. Le pardon répond à la première faiblesse. Il délie du passé. La promesse répond à la seconde. Elle crée, dans l’océan d’incertitude de l’avenir, des « îlots de sécurité ».

Arendt insiste sur la dimension collective de la promesse. Les contrats, les traités, les constitutions sont des promesses mutuelles. Ils permettent à des personnes libres d’agir ensemble. Sans promesse, aucune communauté ne pourrait durer.

Ricœur : rester le même

Le philosophe français Paul Ricœur prolonge cette réflexion dans Soi-même comme un autre, en 1990. Il distingue deux manières de rester soi-même au fil du temps. La première tient au caractère : nos habitudes, nos traits stables. La seconde tient à la parole donnée.

Tenir sa promesse, c’est maintenir son identité malgré les changements. Je ne suis plus tout à fait la même personne qu’au moment où j’ai promis. Mes goûts, mes désirs, ma situation ont pu évoluer. Pourtant, je reste fidèle à ma parole. Cette fidélité fait de moi quelqu’un sur qui l’on peut compter.

Quand on ne peut plus tenir

Toutes les promesses ne peuvent pas être tenues. Les circonstances changent. Une promesse peut devenir impossible, ou nuisible. Faut-il alors s’y accrocher coûte que coûte ?

La plupart des philosophes répondent non. Une promesse peut être levée par celui à qui elle a été faite. Elle peut céder devant un devoir plus important. Promettre à un ami de garder un secret ne peut pas justifier de laisser commettre un crime. Le droit des contrats reconnaît d’ailleurs des cas de force majeure.

L’essentiel est peut-être dans la manière. Rompre une promesse sans un mot n’est pas la même chose qu’expliquer, s’excuser, proposer une réparation. Le respect de la parole donnée passe aussi par la loyauté au moment où l’on doit y renoncer.

Les petites promesses

On pense souvent aux grands engagements, comme le mariage ou le contrat. Mais la vie quotidienne est faite de petites promesses : « je te rappelle », « je passe demain », « je m’en occupe ». Ces paroles légères engagent aussi. Les tenir régulièrement construit la confiance. Les oublier souvent l’use, sans bruit, plus sûrement qu’une grande trahison.

Promettre moins, tenir mieux

Notre époque multiplie les engagements légers. On accepte une invitation, on répond « je m’en occupe », on s’inscrit à mille choses. Beaucoup de ces petites promesses ne sont pas tenues, sans drame apparent. Elles érodent pourtant la confiance.

La réflexion philosophique invite à prendre la parole au sérieux. Promettre est un acte qui engage. Mieux vaut sans doute promettre moins, et tenir davantage. Une parole fiable est l’un des cadeaux les plus précieux que l’on puisse faire aux autres, et à soi-même.

Pour aller plus loin

David Hume, Traité de la nature humaine, livre III, GF Flammarion

Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale, deuxième dissertation, GF Flammarion

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958, Calmann-Lévy, coll. Pocket Agora

John Searle, Les Actes de langage, Hermann, 1972

Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990

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