Nous parlons sans cesse de liberté, sans toujours savoir de quoi. En 1958, le philosophe Isaiah Berlin propose une distinction qui fera date. Il existe, explique-t-il, deux manières très différentes de concevoir la liberté. Les confondre conduit à bien des malentendus.
Un penseur entre trois mondes
Isaiah Berlin naît en 1909 à Riga, alors dans l’Empire russe. Enfant, il assiste aux débuts de la révolution de 1917 à Petrograd. Sa famille émigre en Angleterre au début des années 1920. Il fait ses études à Oxford, où il passera l’essentiel de sa carrière. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il travaille pour le gouvernement britannique à Washington.
Berlin n’a pas écrit de grand traité. Il est surtout l’auteur d’essais et de conférences. Il était célèbre pour sa conversation brillante. Son texte le plus connu est sa leçon inaugurale à la chaire de théorie sociale et politique d’Oxford, prononcée en 1958 : « Deux concepts de liberté ».
La liberté négative
Le premier concept répond à une question simple. Dans quel espace puis-je agir sans que personne ne m’en empêche ? Berlin l’appelle la liberté négative. Être libre, en ce sens, c’est ne pas subir d’interférence. Personne ne me retient, ne me menace, ne m’interdit de faire ce que je veux.
Plus cet espace est large, plus je suis libre. Cette conception est au cœur de la tradition libérale anglaise, de Thomas Hobbes à John Stuart Mill. Elle suppose qu’il existe une sphère privée que nul ne doit envahir. Ce que je pense, ce que je lis, la manière dont je vis relèvent de mon seul choix, tant que je ne nuis pas à autrui.
La liberté positive
Le second concept répond à une autre question. Qui décide de ce que je fais ? Qui est maître de ma vie ? Berlin l’appelle la liberté positive. Être libre, en ce sens, c’est être son propre maître, se gouverner soi-même plutôt qu’être gouverné par d’autres ou par ses propres passions.
Cette idée a une longue histoire. On la trouve chez Rousseau, pour qui l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. On la trouve aussi chez Kant, qui définit l’autonomie comme la capacité de se donner à soi-même sa loi. Elle exprime un idéal de maîtrise de soi et de participation aux décisions collectives.
Pourquoi les distinguer
Les deux conceptions semblent proches. Berlin montre pourtant qu’elles peuvent entrer en conflit.
La liberté positive comporte un risque. Si être libre, c’est obéir à son « vrai » moi, rationnel et éclairé, quelqu’un peut prétendre connaître ce vrai moi mieux que nous. Il peut alors nous contraindre au nom de notre propre liberté. Berlin, qui a vu les régimes totalitaires du XXe siècle, se méfie de ce glissement. Il a vu des pouvoirs opprimer des peuples en prétendant les libérer.
Cela ne signifie pas que la liberté négative suffise. Une personne que rien n’empêche d’agir, mais qui n’a ni éducation, ni ressources, ni santé, est-elle vraiment libre ? Berlin reconnaît que la liberté formelle a peu de valeur pour celui qui n’a pas les moyens d’en user. Il refuse seulement de confondre les deux questions.
Un héritage de Benjamin Constant
Cette distinction prolonge une réflexion plus ancienne. En 1819, Benjamin Constant prononce à Paris un discours intitulé De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes.
Pour les citoyens des cités antiques, explique-t-il, la liberté consistait à participer directement aux affaires publiques. L’Athénien délibérait sur la place publique, votait les lois, jugeait. Mais sa vie privée était étroitement surveillée par la collectivité. Pour les Modernes, la liberté consiste plutôt dans la jouissance paisible de l’indépendance privée. Le citoyen moderne veut vivre à sa guise, commercer, croire ce qu’il veut.
Constant ne demande pas de choisir. Il souhaite combiner les deux. Sans participation politique, la liberté privée est menacée. Sans liberté privée, la participation devient tyrannique. Berlin reprend en partie ce diagnostic.
Le pluralisme des valeurs
La conférence de Berlin se termine sur une idée qui lui est chère : le pluralisme des valeurs. Les biens que nous recherchons sont multiples. La liberté, l’égalité, la justice, la sécurité, le bonheur ne se laissent pas toujours concilier. Il faut parfois sacrifier un peu de l’un pour obtenir davantage de l’autre.
Berlin refuse l’idée d’une solution finale où toutes les valeurs s’harmoniseraient. Cette croyance lui paraît dangereuse. Elle a servi à justifier bien des sacrifices au nom d’un avenir radieux. Accepter que les valeurs entrent en conflit, c’est accepter de faire des choix difficiles, et de les assumer.
Les critiques
La distinction de Berlin a été très discutée. Le philosophe canadien Charles Taylor a objecté que la liberté négative ne suffit pas à rendre compte de nos expériences. Nous ne sommes pas seulement libres quand personne ne nous empêche. Nous sommes aussi plus ou moins libres selon que nous réalisons ou non ce qui compte vraiment pour nous.
D’autres penseurs, dits républicains, ont proposé une troisième voie. Pour eux, être libre, c’est ne pas être soumis à la domination arbitraire d’autrui, même si celui-ci n’intervient pas. Un esclave dont le maître est bienveillant reste un esclave.
Un outil pour penser
La distinction de Berlin n’est pas réservée aux philosophes. Elle aide à clarifier bien des discussions. Quand deux personnes défendent « la liberté » en s’opposant, elles ne parlent souvent pas de la même chose. L’une veut qu’on la laisse tranquille. L’autre veut avoir les moyens de mener la vie qu’elle a choisie.
Se demander de quelle liberté on parle est déjà un progrès. Cela ne règle pas les désaccords. Cela permet au moins de savoir sur quoi ils portent.
Pour aller plus loin
Isaiah Berlin, « Deux concepts de liberté », 1958, in Éloge de la liberté, Calmann-Lévy, 1988
Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, 1819, rééd. Mille et une nuits
Michael Ignatieff, Isaiah Berlin. Une vie, Phébus, 1998
Charles Taylor, « Qu’est-ce qui ne tourne pas rond avec la liberté négative ? », 1979
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