On dit d’un gourmet qu’il est épicurien. Le philosophe qui a donné son nom à ce mot se contentait pourtant de pain, d’eau et d’un peu de fromage les jours de fête. Épicure enseignait une sagesse du plaisir, mais d’un plaisir mesuré, fait d’amitié, de calme et de lucidité. Portrait d’un penseur mal compris.

Un enfant de Samos

Épicure naît en 341 avant notre ère, sur l’île de Samos, où son père, Athénien, s’est installé comme colon. Il se serait intéressé très tôt à la philosophie. La tradition rapporte qu’il demanda à son maître d’école d’où venait le chaos dont parlait le poète Hésiode. Le maître ne sut pas répondre. L’enfant décida de chercher lui-même.

Il se forme auprès de plusieurs maîtres, dont un disciple de Démocrite, le penseur des atomes. Après des années d’errance et d’enseignement en Asie Mineure, il s’installe à Athènes vers 306 avant notre ère. Il y achète une maison avec un jardin, aux portes de la ville. C’est là qu’il fonde son école, qu’on appellera simplement le Jardin.

Une école à part

Le Jardin ne ressemble pas aux autres écoles d’Athènes. Platon enseignait à l’Académie, Aristote au Lycée, devant des jeunes gens de bonne famille. Épicure ouvre sa porte à tous. Des femmes, des esclaves, des courtisanes y sont admis, ce qui fait scandale. On y vit en communauté, dans une grande simplicité.

L’amitié y occupe une place centrale. Épicure la considère comme le plus grand bien que la sagesse procure pour le bonheur de la vie entière. Les disciples se soutiennent, partagent leurs repas, s’écrivent. Le 20 de chaque mois, ils se réunissent pour un banquet en l’honneur du maître et de ses amis. Ces fêtes restent frugales.

Dans une lettre, Épicure demande à un ami de lui envoyer un petit pot de fromage, afin de pouvoir faire bombance quand il le voudra. La formule résume sa conception du plaisir.

Une œuvre presque entièrement perdue

Épicure a écrit énormément. Diogène Laërce, un biographe antique, parle de trois cents rouleaux. Presque tout a disparu. Nous possédons surtout trois lettres, conservées par ce même Diogène Laërce, ainsi que deux recueils de maximes. Des fragments ont aussi été retrouvés sur des papyrus carbonisés à Herculanum, lors de l’éruption du Vésuve en 79.

La plus célèbre de ces lettres est adressée à Ménécée. En quelques pages, elle expose toute une sagesse de vie. Elle s’ouvre sur une invitation : il n’est jamais trop tôt ni trop tard pour philosopher, car il n’est jamais trop tôt ni trop tard pour prendre soin de son âme.

Le plaisir comme absence de trouble

Pour Épicure, le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. Cette affirmation lui a valu bien des critiques. Elle est pourtant aussitôt précisée. Le plaisir dont il parle n’est pas celui des débauchés. C’est l’absence de douleur dans le corps et de trouble dans l’âme.

Les épicuriens emploient deux mots grecs pour désigner cet état. L’aponie est l’absence de souffrance physique. L’ataraxie est la tranquillité de l’âme. Le sage vise cet équilibre, plus durable que l’excitation des plaisirs intenses.

Épicure introduit aussi une distinction importante. Il existe des plaisirs « en mouvement », comme celui de boire quand on a soif. Et des plaisirs « en repos », comme l’état de celui qui n’a plus soif. Ce second type de plaisir est le plus stable.

Trier ses désirs

Le cœur de la méthode épicurienne est une classification des désirs. Elle se présente en trois catégories.

Les désirs naturels et nécessaires : manger, boire, se protéger du froid, avoir des amis. Ils sont faciles à satisfaire et leur satisfaction procure la paix.

Les désirs naturels mais non nécessaires : manger des mets raffinés, boire du bon vin. Ils ne sont pas condamnables, mais on peut s’en passer sans souffrir.

Les désirs ni naturels ni nécessaires : la richesse, la gloire, le pouvoir. Ils sont sans limite et ne peuvent jamais être pleinement satisfaits. Ils sont source d’inquiétude.

Le sage satisfait les premiers, profite des seconds avec mesure quand l’occasion se présente, et se détourne des troisièmes. Cette discipline n’est pas une ascèse. Celui qui sait se contenter de peu goûte d’autant mieux l’abondance quand elle se présente.

Le quadruple remède

Les épicuriens résumaient leur doctrine en quatre formules, que l’on appelle le quadruple remède ou tetrapharmakos. Le philosophe épicurien Philodème de Gadara les a transmises sous cette forme.

Les dieux ne sont pas à craindre.

La mort n’est pas à redouter.

Le bien est facile à obtenir.

Le mal est facile à supporter.

La deuxième formule est la plus célèbre. Épicure la justifie par un raisonnement resté fameux. La mort n’est rien pour nous. Tant que nous sommes là, elle n’est pas là. Quand elle est là, nous ne sommes plus. Il n’y a donc rien à craindre dans le fait d’être mort, puisqu’il n’y a plus personne pour le ressentir.

Cette sérénité s’appuie sur une physique. Pour Épicure, tout est composé d’atomes et de vide. L’âme elle-même est faite d’atomes, qui se dispersent à la mort. Les dieux existent, mais ils vivent dans une tranquillité parfaite et ne s’occupent pas des affaires humaines.

Un héritage paradoxal

Épicure meurt en 270 avant notre ère, après une longue maladie. Dans une dernière lettre, il dit avoir supporté ses souffrances grâce au souvenir joyeux de ses conversations philosophiques.

Son école lui survit plusieurs siècles. À Rome, le poète Lucrèce lui consacre un long poème, De la nature des choses. Ce texte, perdu au Moyen Âge, est redécouvert en 1417 par l’humaniste Poggio Bracciolini dans un monastère allemand. Sa diffusion à la Renaissance nourrira la pensée moderne.

Le christianisme a longtemps combattu l’épicurisme, jugé matérialiste et impie. Le mot « épicurien » a pris alors le sens péjoratif de jouisseur. Ce contresens a traversé les siècles.

Une sagesse actuelle

Que dirait Épicure de nos sociétés d’abondance ? Il serait sans doute frappé par la multiplication des désirs ni naturels ni nécessaires, entretenus par la publicité. Il nous inviterait à faire le tri. De quoi avons-nous vraiment besoin pour être heureux ? D’amis, d’un toit, de quoi manger, d’un esprit libéré des peurs inutiles.

La leçon est simple à énoncer et difficile à appliquer. Elle n’exige pas de renoncer aux plaisirs. Elle demande de les choisir. C’est sans doute ce qui la rend si moderne.

Pour aller plus loin

Épicure, Lettres, maximes et autres textes, trad. Pierre-Marie Morel, GF Flammarion

Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre X, Le Livre de poche

Lucrèce, De la nature des choses, GF Flammarion

Pierre-Marie Morel, Épicure. La nature et la raison, Vrin, 2009

Stephen Greenblatt, Quattrocento, Flammarion, 2013

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