Au milieu du XIXe siècle, il était midi à Brest environ une demi-heure après midi à Strasbourg. Chaque ville réglait ses horloges sur le Soleil. Puis le train est arrivé. Pour faire circuler les convois sans accident, il a fallu unifier le temps. Ainsi sont nés les fuseaux horaires.

Le temps des clochers

Pendant des siècles, l’heure était une affaire locale. Midi correspondait au moment où le Soleil atteignait son point le plus haut dans le ciel. Comme la Terre tourne, ce moment varie selon la longitude. Entre deux villes distantes de quelques centaines de kilomètres d’est en ouest, l’écart pouvait atteindre plusieurs dizaines de minutes.

Ce système ne posait pas de problème tant que l’on voyageait à cheval ou en diligence. Le décalage horaire se fondait dans la lenteur du voyage. Chaque ville avait son heure, affichée sur l’horloge de son église ou de sa mairie.

Le train change tout

Le chemin de fer transforme cette situation. Les trains parcourent en quelques heures des distances qui demandaient des jours. Les horaires doivent être précis, car les convois partagent souvent les mêmes voies. Une erreur de quelques minutes peut provoquer une collision.

Les compagnies ferroviaires adoptent donc une heure unique pour leur réseau. En Grande-Bretagne, les compagnies se rallient progressivement à l’heure de Londres, mesurée à l’observatoire royal de Greenwich, à partir des années 1840. On parle alors de « railway time ». Cette heure s’impose ensuite dans la vie civile.

Aux États-Unis, le problème est encore plus aigu. Le pays est immense, et chaque compagnie utilise sa propre heure. Les gares affichent parfois plusieurs horloges. Le 18 novembre 1883, les compagnies ferroviaires adoptent un système de fuseaux horaires standardisés, avec des heures qui diffèrent d’une heure entière d’une zone à l’autre. Le gouvernement fédéral ne l’officialisera par une loi qu’en 1918.

La conférence de Washington

Le besoin d’un système mondial se fait sentir. La navigation maritime, le télégraphe et le commerce international exigent une référence commune. En octobre 1884, une conférence internationale se réunit à Washington, à l’invitation du président américain. Vingt-cinq nations y participent.

La conférence décide d’adopter un méridien unique comme point de départ des longitudes. Elle choisit celui qui passe par l’observatoire de Greenwich. Le choix s’explique en partie par la domination de la marine britannique : une grande partie des cartes marines utilise déjà ce méridien.

Le découpage du monde en vingt-quatre fuseaux de quinze degrés de longitude, correspondant chacun à une heure, s’impose ensuite progressivement. Il ne fait pas l’objet d’une décision formelle à Washington. Chaque pays l’adopte à son rythme.

La résistance française

La France s’abstient lors du vote de 1884. Elle dispose de son propre méridien, celui de l’Observatoire de Paris, utilisé par ses cartographes depuis le XVIIe siècle. Accepter Greenwich, c’est reconnaître une prééminence britannique.

En 1891, une loi fixe l’heure légale en France. Ce sera l’heure moyenne de Paris, applicable sur tout le territoire métropolitain et en Algérie. Il faut attendre la loi du 9 mars 1911 pour que la France se rallie, de manière détournée, au système international. L’heure légale devient « l’heure temps moyen de Paris, retardée de neuf minutes vingt et une secondes ». C’est-à-dire, exactement, l’heure de Greenwich. Le mot n’est pas prononcé.

L’heure française aujourd’hui

La France métropolitaine vit depuis la Seconde Guerre mondiale à l’heure d’Europe centrale, en avance d’une heure sur le temps universel en hiver et de deux heures en été. Géographiquement, la plus grande partie de son territoire se situe pourtant dans le fuseau de Greenwich. Ce décalage explique pourquoi le Soleil se couche si tard en été, en particulier dans l’ouest du pays.

Grâce à ses territoires d’outre-mer, la France est le pays qui s’étend sur le plus grand nombre de fuseaux horaires. On en compte douze, de la Polynésie française à la Nouvelle-Calédonie, en passant par les Antilles, la Guyane, La Réunion ou Mayotte.

Des singularités dans le monde

Les fuseaux horaires ne suivent pas toujours les méridiens. Ils épousent souvent les frontières politiques. La Chine, qui couvre géographiquement cinq fuseaux, vit à une heure unique depuis 1949. L’Inde utilise un décalage d’une demi-heure par rapport aux fuseaux voisins. Le Népal, lui, a choisi un décalage de quarante-cinq minutes.

La ligne de changement de date, qui traverse l’océan Pacifique, fait elle aussi des détours. En décembre 2011, les Samoa ont choisi de passer de l’autre côté de cette ligne, pour se rapprocher de leurs partenaires commerciaux, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Le pays a sauté directement du 29 au 31 décembre. Le 30 décembre 2011 n’y a jamais existé.

L’heure d’été

À ces fuseaux s’ajoute en France le changement d’heure. Introduite durablement en 1976 après le choc pétrolier, l’heure d’été devait permettre des économies d’énergie. Chaque année, on avance les montres d’une heure le dernier dimanche de mars et on les recule le dernier dimanche d’octobre. Son utilité fait régulièrement débat en Europe.

Du Soleil aux atomes

La référence elle-même a changé. Le temps moyen de Greenwich reposait sur l’observation astronomique de la rotation de la Terre. Or celle-ci n’est pas parfaitement régulière. Depuis 1972, la référence mondiale est le temps universel coordonné, ou UTC. Il est calculé à partir d’horloges atomiques réparties dans le monde. Le Bureau international des poids et mesures, installé à Sèvres, près de Paris, est chargé de l’établir.

L’histoire des fuseaux horaires rappelle ainsi une évidence oubliée. L’heure n’est pas un fait de nature. C’est une convention, née d’un besoin pratique et façonnée par les rapports de force entre nations. Nos montres et nos téléphones en portent la trace, chaque fois qu’ils changent d’heure en franchissant une frontière.

Pour aller plus loin

Ian R. Bartky, One Time Fits All: The Campaigns for Global Uniformity, Stanford University Press, 2007

Loi du 14 mars 1891 relative à l’heure légale

Loi du 9 mars 1911 modifiant l’heure légale

Observatoire de Paris, Bureau international de l’heure, histoire

Bureau international des poids et mesures, Temps universel coordonné

Fiche de production — ne pas publier