Deux fois par an, la même question revient : pourquoi change-t-on encore d’heure ? En 2018, une consultation européenne avait recueilli des millions de réponses, très majoritairement favorables à l’abandon de cette pratique. La Commission avait proposé d’y mettre fin. Le projet est pourtant resté bloqué. Explications.

Une idée ancienne

L’idée de décaler l’heure pour profiter de la lumière du jour est ancienne. On cite souvent un texte humoristique de Benjamin Franklin, publié à Paris en 1784. Il y suggérait aux Parisiens de se lever plus tôt pour économiser les bougies. Il ne proposait pas de changer l’heure, mais l’esprit était proche.

L’heure d’été a été appliquée pour la première fois à grande échelle pendant la Première Guerre mondiale. L’Allemagne l’adopte en 1916, suivie par de nombreux pays, dont la France. L’objectif est d’économiser le charbon. Elle est ensuite abandonnée puis réintroduite à plusieurs reprises, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le choc pétrolier de 1973

La version actuelle naît d’une crise. Après le premier choc pétrolier, en 1973, les prix de l’énergie s’envolent. La France cherche à réduire sa consommation. Elle instaure l’heure d’été à partir de 1976. En décalant les horaires d’une heure en été, on profite plus longtemps de la lumière naturelle le soir et l’on réduit le besoin d’éclairage.

D’autres pays européens adoptent des dispositifs comparables. Pour éviter que chacun change d’heure à des dates différentes, ce qui compliquerait les transports et les échanges, l’Europe harmonise progressivement les règles. Depuis la directive de 2001, le passage à l’heure d’été a lieu le dernier dimanche de mars, le retour à l’heure d’hiver le dernier dimanche d’octobre, dans tous les États membres.

Des économies devenues modestes

L’argument énergétique a perdu de sa force. Les modes d’éclairage ont changé, avec les ampoules basse consommation et les diodes électroluminescentes. La consommation d’électricité dépend désormais beaucoup plus du chauffage, de la climatisation ou des appareils électroniques que de l’éclairage.

Les évaluations disponibles concluent en général à des économies faibles, voire négligeables à l’échelle d’un pays. Certaines études suggèrent même que l’heure d’été peut accroître la consommation dans les régions où la climatisation est très utilisée, car les soirées chaudes s’allongent.

Les arguments de santé

D’autres arguments ont pris le relais. Les spécialistes du sommeil et des rythmes biologiques, les chronobiologistes, s’intéressent aux effets du changement d’heure sur l’organisme. Notre horloge interne est réglée en grande partie par la lumière du matin. Un décalage brutal d’une heure la perturbe pendant quelques jours. Le passage à l’heure d’été, qui fait perdre une heure de sommeil, semble le plus difficile à supporter.

Plusieurs études ont observé une légère hausse de certains accidents ou problèmes de santé dans les jours qui suivent ce passage. Ces effets restent limités dans le temps et leur ampleur est discutée. Les spécialistes s’inquiètent davantage de l’effet à long terme d’un décalage permanent entre l’heure légale et l’heure solaire.

La consultation de 2018

Plusieurs pays et une partie du Parlement européen ont demandé de réexaminer le dispositif. Pendant l’été 2018, la Commission européenne organise une consultation publique en ligne. Elle recueille environ 4,6 millions de réponses, un record. Environ 84 % des participants se prononcent pour la fin du changement d’heure.

Ce résultat doit être lu avec précaution. Une consultation en ligne n’est pas un sondage représentatif. La grande majorité des réponses venaient d’Allemagne, où le sujet était très médiatisé. Mais l’ampleur de la participation a frappé les esprits.

En septembre 2018, la Commission propose de supprimer le changement d’heure saisonnier. Chaque État choisirait de rester définitivement à l’heure d’été ou à l’heure d’hiver. En mars 2019, le Parlement européen approuve le principe, en proposant de repousser la mise en œuvre.

Pourquoi le projet est bloqué

Pour entrer en vigueur, le texte doit aussi être adopté par le Conseil de l’Union européenne, qui réunit les gouvernements. C’est là que le projet s’est enlisé.

La principale difficulté tient au choix de l’heure. Si chaque pays choisit librement, l’Europe risque de se retrouver avec une mosaïque d’heures différentes. Deux pays voisins pourraient avoir une heure d’écart, voire davantage. Pour les transports, le commerce et les entreprises, ce serait une source de complications. Les États n’ont pas réussi à se coordonner. D’autres priorités, comme la crise sanitaire à partir de 2020, ont ensuite relégué le dossier au second plan.

Heure d’été ou heure d’hiver ?

La question du choix reste entière. En 2019, l’Assemblée nationale a organisé une consultation en ligne, qui a recueilli plus de deux millions de réponses. Une majorité de participants souhaitait la fin du changement d’heure, et une préférence se dégageait pour l’heure d’été permanente.

Les spécialistes du sommeil défendent plutôt l’heure d’hiver, plus proche de l’heure solaire. Ils soulignent que, avec une heure d’été permanente, le soleil se lèverait très tard en hiver, après 9 heures dans certaines régions de l’ouest de la France. Les matinées sombres pèseraient sur l’horloge biologique, en particulier chez les enfants et les adolescents.

Les partisans de l’heure d’été mettent en avant les soirées lumineuses, favorables aux loisirs, au commerce et à l’activité physique. Chaque option a ses avantages, et le choix relève finalement d’arbitrages collectifs.

Un dossier en suspens

À ce jour, le changement d’heure reste en vigueur dans l’Union européenne. Le dossier n’est pas clos, mais il ne progresse plus. D’ici une éventuelle décision, il reste un conseil simple aux personnes sensibles : décaler progressivement l’heure du coucher et du lever de quelques minutes chaque jour, dans la semaine qui précède le changement.

Pour aller plus loin

Directive 2000/84/CE du Parlement européen et du Conseil du 19 janvier 2001 concernant les dispositions relatives à l’heure d’été

Commission européenne, proposition de directive COM(2018) 639 et résultats de la consultation publique de 2018

Parlement européen, résolution législative du 26 mars 2019

Assemblée nationale, consultation citoyenne sur le changement d’heure, 2019

Société française de recherche et médecine du sommeil, prises de position sur l’heure légale

Fiche de production — ne pas publier