L’aîné serait responsable et perfectionniste, le cadet diplomate ou rebelle, le benjamin charmeur et gâté. Ces portraits sont partout, dans les conversations comme dans les magazines. Les chercheurs ont voulu les vérifier, sur des dizaines de milliers de personnes. Leurs résultats sont sans appel : l’effet du rang de naissance sur la personnalité est presque nul.

Une idée ancienne

L’idée que la place dans la fratrie façonne le caractère remonte au moins au psychiatre autrichien Alfred Adler, au début du XXe siècle. Contemporain de Freud, Adler accorde une grande importance à la position de l’enfant dans sa famille. L’aîné connaîtrait le « détrônement » à la naissance d’un cadet. Le cadet chercherait à rattraper son aîné. Le benjamin, jamais détrôné, risquerait d’être trop gâté.

Ces intuitions ont été reprises et développées tout au long du siècle. En 1996, l’historien des sciences américain Frank Sulloway publie un livre retentissant, traduit en français sous le titre Les Enfants rebelles. Il y soutient que les cadets sont plus ouverts aux idées nouvelles et plus enclins à la contestation que les aînés. Il appuie sa thèse sur l’étude de milliers de personnalités historiques.

Le problème des petites études

Pendant des décennies, les études sur le rang de naissance ont donné des résultats contradictoires. Certaines trouvaient des effets, d’autres non. Ces travaux souffraient souvent de défauts de méthode.

Le premier problème est la taille des échantillons. Avec quelques centaines de personnes, le hasard peut produire des différences apparentes.

Le deuxième est la confusion avec d’autres facteurs. Les familles nombreuses, où l’on trouve plus de cadets et de benjamins, diffèrent souvent des petites familles par leur milieu social, leur origine ou leur religion. Comparer les aînés d’une population aux benjamins d’une autre revient à comparer des familles différentes.

Le troisième est la manière de mesurer la personnalité. Beaucoup d’études demandaient aux parents ou aux frères et sœurs de décrire chaque enfant. Or ces jugements sont influencés par les stéréotypes eux-mêmes. Un aîné sera plus facilement décrit comme responsable parce qu’on s’attend à ce qu’il le soit.

Les grandes études de 2015

En 2015, deux études de grande ampleur viennent changer la donne.

La première, publiée dans la revue PNAS par la psychologue allemande Julia Rohrer et ses collègues, analyse les données de plus de vingt mille personnes en Allemagne, aux États-Unis et au Royaume-Uni. Elle compare notamment des frères et sœurs au sein des mêmes familles, ce qui neutralise les différences entre familles. Résultat : le rang de naissance n’a aucun effet notable sur l’extraversion, la stabilité émotionnelle, l’amabilité, le caractère consciencieux ou l’imagination.

La seconde, menée par Rodica Damian et Brent Roberts sur plus de trois cent mille lycéens américains, aboutit à une conclusion proche. Les différences de personnalité liées au rang existent statistiquement, mais elles sont minuscules. Elles ne permettent pas de prédire quoi que ce soit à l’échelle d’un individu.

Une petite différence d’intelligence

Ces études relèvent une exception. Les aînés obtiennent en moyenne des résultats légèrement supérieurs aux tests d’intelligence. Des chercheurs norvégiens, travaillant sur les données de plusieurs centaines de milliers de conscrits, avaient déjà observé ce phénomène. L’écart est de l’ordre de quelques points entre l’aîné et le deuxième enfant, et diminue ensuite.

Plusieurs explications sont avancées. Les aînés bénéficient d’un temps d’attention exclusive des parents avant la naissance des suivants. Ils jouent aussi souvent le rôle de « professeur » auprès de leurs cadets, ce qui pourrait renforcer leurs propres apprentissages. Cette différence reste faible. Elle ne dit rien d’une personne en particulier. Un cadet peut parfaitement être plus brillant que son aîné.

Pourquoi nous y croyons tant

Si l’effet est si faible, pourquoi les stéréotypes sont-ils si tenaces ? Plusieurs raisons l’expliquent.

D’abord, nous observons nos frères et sœurs à des âges différents. À douze ans, l’aîné paraît plus mûr et responsable que le cadet de huit ans. C’est une différence d’âge, pas de rang. Mais elle s’installe dans les mémoires et les rôles familiaux.

Ensuite, le biais de confirmation joue à plein. Nous remarquons les exemples qui confirment le stéréotype et oublions ceux qui le contredisent. Un aîné consciencieux confirme la règle. Un aîné désordonné passe pour une exception.

Enfin, les familles attribuent souvent des rôles à chaque enfant. L’un est « le sérieux », l’autre « le rigolo ». Ces étiquettes peuvent influencer les comportements au sein de la famille, sans pour autant refléter une personnalité qui se manifesterait partout.

Ce qui compte vraiment

Si le rang de naissance pèse peu, d’autres aspects de la vie en fratrie peuvent compter. L’écart d’âge, la qualité de la relation, le sentiment d’être traité équitablement par les parents influencent l’expérience de chacun. Les recherches suggèrent par exemple que le sentiment d’une préférence parentale peut peser sur la relation entre frères et sœurs.

Les relations fraternelles sont aussi parmi les plus longues d’une vie. Elles commencent dans l’enfance et peuvent durer jusqu’à la vieillesse. Elles mêlent souvent rivalité et solidarité.

Et les enfants uniques ?

Les enfants uniques souffrent d’une réputation tenace : ils seraient égoïstes, gâtés, peu sociables. Les recherches ne confirment pas ce cliché. Les différences observées sont faibles ou inexistantes.

Se libérer des étiquettes

Le principal enseignement de ces travaux est peut-être libérateur. Aucun enfant n’est condamné à un caractère par sa place dans la famille. L’aîné n’est pas obligé d’être sérieux, ni le benjamin d’être insouciant. Chacun se construit à partir d’une multitude d’influences, dont la position dans la fratrie n’est qu’une petite part. Il reste aux parents une tâche simple et difficile : regarder chaque enfant pour ce qu’il est, plutôt que pour le rang qu’il occupe.

Pour aller plus loin

Julia M. Rohrer, Boris Egloff et Stefan C. Schmukle, « Examining the effects of birth order on personality », PNAS, 2015

Rodica Damian et Brent Roberts, « The associations of birth order with personality and intelligence », Journal of Research in Personality, 2015

Sandra E. Black, Paul J. Devereux et Kjell G. Salvanes, « Older and Wiser? Birth Order and IQ of Young Men », 2011

Alfred Adler, Le Sens de la vie, Payot

Frank Sulloway, Les Enfants rebelles, Odile Jacob, 1999

Fiche de production — ne pas publier