Elles ont découvert les chromosomes sexuels, expliqué la fission nucléaire, photographié la structure de l’ADN, détecté les pulsars. Leur rôle a pourtant été longtemps minimisé, voire oublié, au profit de collègues masculins. En 1993, une historienne des sciences a donné un nom à ce phénomène : l’effet Matilda.

D’où vient le nom

En 1968, le sociologue américain Robert Merton décrit un phénomène qu’il appelle l’effet Matthieu. Il fait référence à un verset de l’Évangile selon Matthieu : on donnera à celui qui a. En science, explique Merton, les chercheurs déjà célèbres reçoivent plus de reconnaissance pour une découverte que des chercheurs moins connus qui y ont contribué autant.

En 1993, l’historienne américaine Margaret Rossiter publie un article qui prolonge cette réflexion. Elle montre que les femmes scientifiques ont été particulièrement victimes de ce mécanisme. Leurs travaux ont souvent été attribués à des collègues masculins, ou ignorés. Elle nomme ce phénomène l’effet Matilda.

Le nom rend hommage à Matilda Joslyn Gage, une militante américaine du XIXe siècle. Dans un essai intitulé « La femme inventeur », elle avait dénoncé l’oubli des inventions réalisées par des femmes.

Nettie Stevens et les chromosomes sexuels

Au début du XXe siècle, une question intrigue les biologistes. Comment se détermine le sexe d’un individu ? En 1905, la généticienne américaine Nettie Stevens étudie des insectes, notamment le ver de farine. Elle observe que les mâles et les femelles diffèrent par une paire de chromosomes. Elle en conclut que le sexe est déterminé par les chromosomes.

La même année, le biologiste Edmund Wilson arrive à des conclusions proches. Mais pendant des décennies, les manuels attribuent la découverte principalement à Wilson, plus célèbre et mieux établi. Nettie Stevens, morte en 1912, est restée longtemps dans l’ombre. Les historiens des sciences reconnaissent aujourd’hui l’importance de sa contribution.

Lise Meitner et la fission nucléaire

Lise Meitner est une physicienne autrichienne. Elle travaille à Berlin pendant des décennies avec le chimiste Otto Hahn. En 1938, en raison de ses origines juives, elle doit fuir l’Allemagne nazie et se réfugie en Suède.

Hahn poursuit les expériences à Berlin. Il observe un résultat inexplicable : en bombardant de l’uranium avec des neutrons, il obtient du baryum, un élément beaucoup plus léger. Il en fait part à Lise Meitner. Avec son neveu, le physicien Otto Frisch, elle donne l’explication théorique du phénomène : le noyau d’uranium s’est scindé en deux. Ils nomment ce processus la fission.

Le prix Nobel de chimie 1944 est attribué à Otto Hahn seul, pour la découverte de la fission. Lise Meitner n’est pas associée au prix. Les historiens ont depuis étudié ce choix et souligné son rôle essentiel. Un élément chimique, le meitnérium, porte aujourd’hui son nom.

Rosalind Franklin et l’ADN

Rosalind Franklin est une chimiste britannique, spécialiste de la diffraction des rayons X. Au début des années 1950, elle travaille au King’s College de Londres sur la structure de l’ADN. En 1952, avec son étudiant Raymond Gosling, elle obtient un cliché d’une grande netteté, connu sous le nom de « photographie 51 ». Il révèle la structure en hélice de la molécule.

Sans qu’elle le sache, ce cliché est montré à James Watson par son collègue Maurice Wilkins. Watson et Francis Crick, à Cambridge, en tirent des informations décisives pour proposer leur modèle de la double hélice, publié en 1953.

Rosalind Franklin meurt d’un cancer en 1958, à trente-sept ans. Le prix Nobel de physiologie ou médecine est attribué en 1962 à Watson, Crick et Wilkins. Le prix n’est pas décerné à titre posthume, ce qui excluait de toute façon Franklin. Mais son rôle a longtemps été minimisé, notamment dans le récit qu’en a fait Watson. Il est aujourd’hui largement reconnu.

Jocelyn Bell Burnell et les pulsars

En 1967, Jocelyn Bell est doctorante en astronomie à l’université de Cambridge. En analysant des kilomètres de relevés d’un radiotélescope, elle remarque un signal étrange, extrêmement régulier. Il s’agit d’un nouveau type d’astre, qu’on appellera pulsar : une étoile à neutrons en rotation rapide.

En 1974, le prix Nobel de physique récompense son directeur de thèse, Antony Hewish, et l’astronome Martin Ryle. Jocelyn Bell n’est pas associée au prix. Elle-même a adopté une attitude mesurée, rappelant le statut d’étudiante qui était le sien. En 2018, elle reçoit un prestigieux prix scientifique doté de trois millions de dollars. Elle en fait don intégralement pour financer des bourses destinées à des étudiants sous-représentés en physique.

Pourquoi cet effacement ?

Les causes de l’effet Matilda sont multiples. Pendant longtemps, les femmes ont été tenues à l’écart des universités et des institutions scientifiques. Elles occupaient souvent des postes subalternes, d’assistantes ou de techniciennes, sans pouvoir signer leurs travaux. Le crédit allait alors au directeur du laboratoire.

Les stéréotypes jouaient aussi. On attribuait plus volontiers une découverte majeure à un homme. Les femmes elles-mêmes étaient parfois encouragées à la discrétion.

Enfin, l’effet Matthieu amplifiait ces inégalités. Les chercheurs reconnus recevaient davantage d’attention, ce qui renforçait leur notoriété au détriment de leurs collaboratrices.

Une réévaluation en cours

Depuis plusieurs décennies, les historiens des sciences travaillent à réévaluer ces contributions. Des biographies, des films, des expositions ont fait connaître ces parcours au grand public. Les institutions scientifiques ont aussi rendu hommage à ces chercheuses, en donnant leur nom à des prix, des bâtiments ou des éléments chimiques.

Cette réévaluation demande de la rigueur. Il ne s’agit pas d’inverser les rôles ou de minimiser le travail des autres chercheurs. Il s’agit de rendre à chacun et à chacune la part qui lui revient, sur la base des documents et des témoignages. C’est ainsi que l’histoire des sciences devient plus juste, et plus complète.

Pour aller plus loin

Margaret W. Rossiter, « The Matthew Matilda Effect in Science », Social Studies of Science, 1993

Robert K. Merton, « The Matthew Effect in Science », Science, 1968

Brenda Maddox, Rosalind Franklin: The Dark Lady of DNA, HarperCollins, 2002

Ruth Lewin Sime, Lise Meitner: A Life in Physics, University of California Press, 1996

Fondation Nobel, nobelprize.org

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