Au déjeuner du dimanche, la discussion dérape sur un sujet de société. Une nièce avance des chiffres, un oncle les balaie d’un geste. Chacun repart plus convaincu qu’en arrivant. Le soir, la nièce se demande à quoi bon argumenter si personne ne change jamais d’avis. Cette impression est familière. Elle est en partie fondée, et en partie trompeuse.

De quoi parle-t-on exactement ?

Changer d’avis peut signifier réviser une croyance factuelle (« ce chiffre est faux »), une évaluation (« cette mesure est efficace ») ou une valeur (« ce qui compte, c’est la liberté »). Ces trois niveaux ne résistent pas de la même façon. Les croyances factuelles se révisent plus facilement que les valeurs, en particulier lorsqu’elles ne touchent pas à l’identité. Il faut aussi distinguer changer d’avis et le dire. Beaucoup de gens révisent discrètement une opinion sans l’admettre publiquement, surtout dans le feu d’une dispute.

Ce qui est établi : des biais bien documentés

Le biais de confirmation. Nous cherchons, retenons et interprétons de préférence les informations qui confirment ce que nous pensons déjà. Ce phénomène a été mis en évidence dans de nombreuses expériences depuis les années 1960, notamment par le psychologue britannique. Le raisonnement motivé. Nous évaluons plus sévèrement les arguments qui contredisent nos convictions que ceux qui les soutiennent. En 1979, les psychologues Charles Lord, Lee Ross et Mark Lepper ont montré que des partisans et des opposants de la peine de mort, lisant les mêmes études mitigées, ressortaient chacun plus convaincus de leur position.  L’identité. Quand une opinion est liée à l’appartenance à un groupe, politique, religieux ou social, en changer peut coûter cher : perdre la considération de ses proches, se sentir trahir les siens. Le juriste américain Dan Kahan a parlé de « cognition culturelle » pour décrire cette tendance à adopter les positions qui confortent notre place dans notre groupe.

Ce qui a été nuancé : l’« effet boomerang »

En 2010, les politologues Brendan Nyhan et Jason Reifler publient une étude très médiatisée. Ils observent que des corrections factuelles peuvent parfois renforcer la croyance erronée qu’elles visent à corriger. On parle alors d’« effet boomerang » (backfire effect). L’idée a connu un grand succès. Elle semblait montrer qu’il était inutile, voire contre-productif, de corriger les erreurs. Mais en 2019, les politologues Thomas Wood et Ethan Porter publient dans Political Behavior une étude intitulée « The Elusive Backfire Effect ». Sur des dizaines de sujets et des milliers de participants, ils ne retrouvent presque jamais cet effet. Les corrections font en général reculer les croyances erronées, au moins un peu. Nyhan lui-même a reconnu que l’effet était rare. Ce point est important. Les gens changent d’avis sur les faits plus souvent qu’on ne le croit. Ce qui résiste davantage, ce sont les attitudes et les votes, qui dépendent de bien d’autres choses que des faits.

Ce qui reste discuté

Les corrections ont-elles des effets durables ? Plusieurs études montrent que l’effet d’une correction s’estompe avec le temps. La croyance erronée peut revenir. Le format compte-t-il ? Les chercheurs débattent de l’efficacité comparée des corrections simples, des récits, des graphiques ou de la « pré-vaccination » (prebunking), qui consiste à avertir à l’avance des techniques de manipulation. Enfin, la plupart des études sont menées en ligne, aux États-Unis, sur des sujets politiques. Leur transposition à d’autres pays ou à des conversations en face à face reste incertaine.

Pourquoi c’est possible quand même

Plusieurs conditions favorisent le changement d’avis, selon les travaux disponibles.

Le temps. On change rarement d’avis pendant une dispute. On le fait souvent après, seul, à tête reposée.

La confiance. Une information venant d’une personne ou d’une source que l’on respecte est mieux reçue. Les messagers comptent autant que les messages.

La préservation de l’image de soi. Des expériences suggèrent qu’on accepte plus facilement une information dérangeante après avoir pris un moment pour se rappeler ses valeurs ou ses qualités. Les psychologues parlent d’« auto-affirmation ». Ces résultats ont été répliqués de manière inégale.

Les questions plutôt que les affirmations. Demander à quelqu’un d’expliquer en détail le fonctionnement d’une politique qu’il défend peut lui faire prendre conscience des limites de sa compréhension. Des chercheurs ont décrit cette « illusion de la profondeur explicative ».

Un exemple historique : le lavage des mains

L’histoire des sciences montre que même les experts changent difficilement d’avis. Au milieu du XIXᵉ siècle, le médecin hongrois Ignace Semmelweis observe à Vienne que la mortalité des accouchées chute lorsque les médecins se lavent les mains avec une solution chlorée avant les examens. Ses collègues accueillent ses conclusions avec scepticisme. Il faudra plusieurs décennies, et les travaux de Louis Pasteur sur les micro-organismes, pour que l’antisepsie s’impose. L’épisode est souvent raconté de façon simplifiée. Il rappelle cependant que les idées nouvelles ont besoin d’une explication convaincante, et pas seulement de données, pour être acceptées.

Conséquences pratiques

Pour la nièce du repas de famille, plusieurs leçons se dégagent. Ses chiffres n’ont peut-être pas été inutiles, même si son oncle ne l’a pas reconnu. Elle aura plus de chances d’être entendue en posant des questions qu’en accumulant les arguments, et en évitant que la discussion devienne une affaire d’honneur. Elle peut aussi appliquer ces principes à elle-même. Le biais de confirmation ne concerne pas seulement les autres.Enfin, changer d’avis n’est pas un aveu de faiblesse. C’est souvent le signe qu’on a pris l’argument au sérieux.