Dans une ville moyenne, une banque alimentaire réunit des bénévoles très différents. Une paroissienne agit par charité chrétienne. Un militant syndical y voit une question de justice sociale. Un retraité n’a pas de convictions particulières, il trouve juste normal d’aider. Une jeune femme musulmane y retrouve le sens de l’aumône. Un jour, une question divise : faut-il accepter un don d’une entreprise critiquée pour ses pratiques sociales ? Ils ne sont pas d’accord sur ce qui est juste en général. Pourtant, ils font le bien ensemble depuis des années. Comment est-ce possible, et jusqu’où ?

Définitions : bien, juste, accord

Les philosophes distinguent souvent le bien, ce qui rend une vie bonne ou ce qui a de la valeur, et le juste, ce qui est dû à chacun, les règles équitables de la vie commune. On peut s’accorder sur des règles justes sans partager la même conception du bien, et inversement. L’accord lui-même peut porter sur plusieurs niveaux : les principes fondamentaux, les règles intermédiaires, ou les décisions concrètes. C’est cette distinction qui ouvre une piste de réponse.

Premier mécanisme : s’accorder sur les cas, pas sur les principes

Dans les années 1970, une commission américaine chargée d’établir des règles éthiques pour la recherche médicale réunit des experts aux convictions très différentes : catholiques, protestants, juifs, laïques. Elle produit en 1979 le rapport Belmont, qui reste une référence. Deux de ses membres, Albert Jonsen et Stephen Toulmin, racontent ensuite que la commission s’accordait facilement sur les cas concrets, mais se divisait dès qu’il fallait justifier ces accords par des principes généraux. Le juriste américain Cass Sunstein a donné un nom à ce phénomène : les « accords incomplètement théorisés ». Les gens peuvent s’accorder sur une décision sans partager les raisons de fond qui la justifient. Selon lui, c’est une ressource précieuse pour les sociétés pluralistes.  Les bénévoles de la banque alimentaire en sont un exemple. Ils ne s’accordent pas sur la source de l’obligation d’aider. Ils s’accordent sur le fait qu’il faut nourrir les personnes qui ont faim.

Deuxième mécanisme : le consensus par recoupement

Le philosophe américain John Rawls a proposé une autre réponse, plus ambitieuse, dans Libéralisme politique (1993). Il part d’un constat : dans une société libre, les citoyens adhèrent durablement à des doctrines religieuses, morales ou philosophiques différentes. Rawls appelle cela le « fait du pluralisme raisonnable ». Selon lui, ces citoyens peuvent néanmoins s’accorder sur des principes de justice pour les institutions communes, chacun pour ses propres raisons. Le chrétien les soutient au nom de sa foi, le kantien au nom de l’autonomie, l’utilitariste au nom du bien-être général. Rawls parle de « consensus par recoupement » (overlapping consensus). Les doctrines se recoupent sur un terrain commun, sans se fondre.

Troisième mécanisme : des valeurs plurielles, des choix tragiques

Une troisième perspective est moins optimiste. Le philosophe Isaiah Berlin défend le « pluralisme des valeurs ». Selon lui, les valeurs humaines, comme la liberté, l’égalité, la loyauté ou la compassion, sont multiples et peuvent entrer en conflit. Il n’existe pas toujours de règle pour les hiérarchiser. Dans cette perspective, agir ensemble suppose d’accepter des compromis qui laissent un reste. Le don de l’entreprise controversée en est un exemple. Le refuser préserve la cohérence, l’accepter nourrit plus de personnes. Aucune réponse ne satisfait toutes les valeurs à la fois.

L’objection : un accord superficiel est-il un vrai accord ?

Une objection sérieuse vise ces solutions. Un accord sur les cas, sans accord sur les principes, est fragile. Il tient tant que les situations sont simples. Il se brise dès qu’un cas nouveau oblige à remonter aux raisons de fond. C’est exactement ce qui arrive avec le don controversé. D’autres critiques vont plus loin. Certains philosophes communautariens, comme Alasdair MacIntyre dans Après la vertu (1981), estiment que les sociétés modernes ont perdu le langage moral commun qui permettait de trancher ces débats. Les accords pragmatiques masqueraient un désaccord profond qui finit toujours par ressurgir. Rawls lui-même ne prétend pas que le consensus par recoupement couvre toutes les questions morales. Il le limite aux principes politiques fondamentaux. Pour le reste, les désaccords demeurent.

Un exemple français : les comités d’éthique

La France offre un exemple institutionnel de cette pratique. Le Comité consultatif national d’éthique, créé en 1983, réunit des personnalités issues des principales familles de pensée philosophiques et spirituelles, des chercheurs et des professionnels de santé. Il rend des avis sur des questions comme la fin de vie, la procréation ou la recherche sur l’embryon. Ses avis ne sont pas toujours unanimes. Il arrive qu’ils comportent des opinions divergentes, publiées à côté de l’avis majoritaire. Cette pratique illustre une manière de traiter le désaccord. Elle ne cherche pas à l’effacer. Elle l’expose, en distinguant ce sur quoi les membres s’accordent et ce qui reste disputé. Pour les citoyens, c’est une information précieuse : savoir où passe la ligne de désaccord aide à se faire une opinion. À une autre échelle, les espaces éthiques régionaux et les comités d’éthique des hôpitaux jouent un rôle comparable. Ils aident les soignants à prendre des décisions difficiles, au cas par cas, avec des personnes qui ne partagent pas toutes les mêmes convictions.

Ce qui reste discuté

La portée de ces théories fait débat. Le consensus par recoupement existe-t-il réellement dans nos sociétés, ou est-ce un idéal ? Les accords incomplètement théorisés suffisent-ils pour des questions très controversées, comme la fin de vie ou l’immigration ? Les données empiriques sur la coopération entre personnes de convictions différentes restent limitées et dispersées.

Alors, peut-on faire le bien sans être d’accord sur ce qui est juste ?

Oui, dans une large mesure, et c’est même la condition ordinaire de la vie commune. On peut agir ensemble sur des cas concrets sans partager les mêmes fondements. On peut s’accorder sur des règles communes pour des raisons différentes. Mais cet accord a des limites. Il est plus solide quand il porte sur des actions concrètes que sur des principes. Il peut se briser face à des cas difficiles. Pour les bénévoles de la banque alimentaire, la question du don ne se réglera pas par une théorie. Elle demandera une discussion où chacun explique ses raisons, sans exiger que les autres les partagent. C’est peut-être là l’essentiel : le désaccord sur le juste n’empêche pas l’action commune, à condition d’accepter de le regarder en face.