Un matin, le train d’une lectrice est annulé. Elle va arriver en retard à un rendez-vous important. Elle s’énerve, envoie des messages furieux, rumine pendant une heure. Une collègue lui cite Épictète : « Ce qui ne dépend pas de toi ne doit pas te troubler. » Sur le moment, la phrase l’agace. Plus tard, elle se demande si elle n’avait pas raison.
Cette scène est typique de l’usage contemporain du stoïcisme. Elle mérite d’être examinée de près.
De quoi parle-t-on exactement ?
Épictète est né vers 50 de notre ère à Hiérapolis, en Phrygie, dans l’actuelle Turquie. Il a été esclave à Rome, avant d’être affranchi. Il enseigne la philosophie stoïcienne, d’abord à Rome, puis à Nicopolis, en Grèce, après l’expulsion des philosophes de Rome par l’empereur Domitien vers 93-94 [SOURCE À VÉRIFIER : dates de naissance, d’expulsion et de mort].
Il n’a rien écrit. Son enseignement nous est parvenu grâce à son élève Arrien, qui a rédigé les Entretiens et un résumé plus court, le Manuel. La première phrase du Manuel pose la distinction centrale. Selon les traductions, elle dit à peu près : parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas.
Ce qui dépend de nous, selon le texte, ce sont nos jugements, nos désirs, nos aversions, nos impulsions à agir, en un mot nos propres actes intérieurs. Ce qui n’en dépend pas, c’est le corps, les biens, la réputation, les charges, tout ce qui n’est pas notre œuvre [SOURCE À VÉRIFIER : traduction de référence, par exemple Pierre Hadot, ou Emmanuel Cattin chez GF-Flammarion].
Ce qui est établi : le sens de la distinction
Pour Épictète, cette distinction n’est pas un conseil de bien-être. Elle découle de la doctrine stoïcienne. Seule la vertu, c’est-à-dire la bonne disposition de notre faculté de juger, est un bien véritable. Le reste est « indifférent ». Nous souffrons parce que nous attachons de la valeur à ce qui ne dépend pas de nous.
Le Manuel l’exprime dans un autre passage célèbre : ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur les choses [SOURCE À VÉRIFIER : chapitre 5 du Manuel]. La mort n’est pas terrible en elle-même. C’est le jugement que la mort est terrible qui l’est.
Pierre Hadot a montré que cet enseignement s’accompagnait d’exercices concrets : examiner chaque soir ses jugements, se préparer aux difficultés, se rappeler la fragilité de ce que l’on possède. La philosophie stoïcienne était une manière de vivre, pas seulement une théorie.
Une influence moderne réelle
Cette idée a eu une postérité importante. Le psychologue américain Albert Ellis, l’un des fondateurs des thérapies cognitives dans les années 1950, citait explicitement Épictète. Aaron Beck, autre fondateur de ces thérapies, a reconnu l’influence de la philosophie stoïcienne [SOURCE À VÉRIFIER : passages d’Ellis et de Beck citant les stoïciens]. Le principe selon lequel nos émotions dépendent en partie de nos interprétations est au cœur de ces approches, dont l’efficacité est documentée pour plusieurs troubles.
On rapproche aussi souvent la distinction d’Épictète de la « prière de la sérénité », popularisée au XXᵉ siècle par les Alcooliques anonymes, qui demande le courage de changer ce qui peut l’être et la sérénité d’accepter le reste. Le lien historique direct n’est pas établi.
Un enseignement exigeant
Il faut rappeler que l’enseignement d’Épictète est beaucoup plus exigeant que les citations qui circulent. Dans les Entretiens, il s’adresse souvent à ses élèves avec rudesse. Il leur reproche de vouloir paraître philosophes plutôt que de l’être. Il les invite à s’exercer d’abord sur de petites choses : une cruche cassée, un vin renversé, une remarque blessante. Il insiste aussi sur les devoirs liés aux rôles de chacun, de fils, de citoyen, de père. La liberté intérieure ne dispense pas d’agir dans le monde. Elle commande la manière d’y agir.
Ce qui est discuté
Plusieurs interprétations s’affrontent.
La frontière est-elle si nette ? Beaucoup de choses dépendent de nous en partie. La santé dépend en partie de nos habitudes. Notre réputation dépend en partie de nos actes. Les stoïciens eux-mêmes en avaient conscience. L’archer, dit une image stoïcienne, dépend de lui pour bien viser, pas pour atteindre la cible.
Est-ce une invitation à la passivité ? C’est la critique la plus fréquente. Si l’injustice sociale ne dépend pas de moi, dois-je l’accepter ? Les stoïciens répondraient que l’action juste, elle, dépend de nous. Marc Aurèle, empereur stoïcien, gouvernait un empire. Épictète lui-même insiste sur nos devoirs envers les autres. Mais le reproche n’est pas sans fondement. Certains usages du stoïcisme servent à faire accepter des situations qu’on pourrait changer.
Un usage individualiste ? Le « stoïcisme moderne », très présent dans certains milieux entrepreneuriaux et sur les réseaux sociaux, est parfois accusé de réduire la philosophie à une technique de résilience personnelle, coupée de sa dimension cosmique et communautaire. Des historiens de la philosophie mettent en garde contre ces lectures sélectives [SOURCE À VÉRIFIER : analyse critique publiée, par exemple dans la presse ou une revue de philosophie].
Ce que cela change pour la lectrice
Revenons au train annulé. La distinction d’Épictète ne dit pas qu’il est interdit d’être contrariée. Elle invite à séparer deux choses. L’annulation ne dépend pas d’elle. Ce qu’elle en pense, et ce qu’elle fait ensuite, en dépend : prévenir calmement, réorganiser sa matinée, ne pas laisser la colère gâcher la journée.
Elle n’invite pas non plus à renoncer à toute action collective. Si les trains sont annulés chaque semaine, se plaindre auprès de l’opérateur ou s’engager dans une association d’usagers est une action qui dépend d’elle.
Bien lue, la distinction n’est pas une formule pour supporter n’importe quoi. C’est un outil de discernement : identifier où porte réellement notre liberté, pour y concentrer notre énergie.




