Dans une famille, un sujet est devenu interdit à table. La dernière fois qu’il a été abordé, deux frères se sont levés, une belle-sœur a pleuré, et la soirée s’est terminée dans le silence. Depuis, on parle de la pluie et des enfants. Personne ne s’est réconcilié. On a seulement cessé de se parler de ce qui compte. Cette scène pose la question de ce dossier. Peut-on être en profond désaccord et rester civil ? Faut-il éviter les sujets qui fâchent pour préserver les liens ? Ou au contraire apprendre à se disputer mieux ?

Ce dossier se compose de quatre volets. Le premier définit la civilité et retrace son histoire. Le deuxième examine ce que disent les données sur la montée des tensions. Le troisième s’interroge sur le rôle des réseaux sociaux. Le quatrième présente les pratiques qui permettent de mieux se disputer. Il se termine par les points de divergence entre spécialistes.

Volet 1 : qu’est-ce que la civilité ?

Le mot civilité vient du latin civilitas, qui désigne ce qui convient au citoyen. Il recouvre aujourd’hui deux sens. Le premier est proche de la politesse : un ensemble de règles de comportement qui facilitent les relations. Le second, plus politique, désigne une disposition à traiter ses concitoyens comme des égaux, y compris ceux avec qui l’on est en désaccord.

Il faut distinguer la civilité de la tolérance, qui consiste à supporter ce qu’on désapprouve, et du respect, qui suppose une reconnaissance de la valeur de l’autre. On peut être poli sans respecter, et respecter sans être très poli.

L’histoire de la civilité est longue. En 1530, l’humaniste Érasme publie un petit traité, La Civilité puérile, destiné à enseigner aux enfants les bonnes manières : comment se tenir à table, se moucher, saluer. Le livre connaît un immense succès en Europe.

Le sociologue allemand Norbert Elias, dans Sur le processus de civilisation (1939), a analysé cette transformation des mœurs. Il montre comment, du Moyen Âge à l’époque moderne, les sociétés européennes ont progressivement intériorisé des règles de maîtrise de soi : contrôle des émotions, de la violence, des fonctions corporelles. Pour Elias, ce processus est lié à la formation des États, qui monopolisent la violence légitime, et à l’intensification des relations entre les personnes.

La civilité n’est donc pas une donnée naturelle. C’est une construction historique, fragile, qui suppose des institutions et des apprentissages.

Volet 2 : sommes-nous plus divisés qu’avant ?

L’impression d’une société plus divisée est très répandue. Les données disponibles invitent à distinguer deux choses.

La première est la polarisation des opinions : les positions sur les grandes questions s’éloignent-elles ? Les résultats sont mitigés. Sur beaucoup de sujets, les opinions ne sont pas plus éloignées qu’il y a trente ans.

La seconde est la polarisation affective : l’hostilité envers ceux qui pensent différemment augmente-t-elle ? Ce phénomène est mieux établi, en particulier aux États-Unis. Le politologue Shanto Iyengar et ses collègues ont montré que les électeurs américains éprouvent une antipathie croissante envers les partisans du camp adverse, au point de souhaiter moins qu’un de leurs enfants épouse quelqu’un de l’autre bord.

Une étude comparative publiée en 2022 par Levi Boxell, Matthew Gentzkow et Jesse Shapiro a mesuré la polarisation affective dans plusieurs pays de l’OCDE sur quarante ans. Elle a fortement augmenté aux États-Unis. Dans d’autres pays, elle est stable ou en baisse.

En France, plusieurs enquêtes d’opinion décrivent une société fragmentée. L’association Destin commun, déclinaison française du réseau More in Common, a proposé en 2020 une typologie de « familles » de Français aux valeurs différentes. Elle souligne aussi l’existence d’une majorité qui se sent peu représentée dans les débats les plus conflictuels. Les enquêtes annuelles « Fractures françaises », réalisées pour plusieurs médias, mesurent de leur côté la défiance envers les institutions et entre groupes.

Ces données suggèrent que le problème n’est pas seulement de penser différemment. C’est de considérer ceux qui pensent différemment comme des ennemis.

Volet 3 : les réseaux sociaux, coupables idéaux ?

On accuse souvent les réseaux sociaux d’avoir détruit la civilité. L’hypothèse est plausible. Les plateformes favorisent les contenus qui suscitent des réactions fortes. L’anonymat ou la distance peuvent désinhiber. La brièveté des messages se prête mal à la nuance.

Les recherches sont pourtant plus nuancées. L’idée de « bulles de filtre », selon laquelle chacun ne verrait que des opinions conformes aux siennes, est discutée : beaucoup d’utilisateurs sont exposés à des opinions contraires. Le problème est plutôt la manière dont ils y sont exposés.

En 2018, le sociologue américain Christopher Bail a mené une expérience. Il a payé des utilisateurs de Twitter pour suivre pendant un mois un compte automatisé relayant des messages du camp politique opposé. Contrairement à ce qu’on pouvait espérer, les participants républicains sont devenus plus conservateurs. L’effet chez les démocrates était plus faible et non significatif. Bail en conclut, dans Breaking the Social Media Prism (2021), que les réseaux fonctionnent comme un prisme déformant. Ils mettent en avant les voix les plus extrêmes de chaque camp, ce qui renforce l’image caricaturale de l’adversaire. D’autres chercheurs relativisent le rôle des réseaux. La polarisation affective américaine a commencé à augmenter avant leur généralisation. Et elle est plus forte chez les personnes âgées, qui les utilisent moins. Les médias d’opinion, l’organisation des partis et les inégalités sont aussi en cause.  En résumé, les réseaux sociaux ne sont probablement pas la cause unique de la montée de l’incivilité. Ils en sont un amplificateur.

Volet 4 : apprendre à mieux se disputer

Si l’on ne peut pas supprimer les désaccords, peut-on apprendre à les traverser ? Plusieurs pratiques, issues de la philosophie, de la médiation ou de la psychologie, vont dans ce sens.

Reformuler l’argument adverse. Le philosophe américain Daniel Dennett a popularisé des « règles » attribuées au mathématicien Anatol Rapoport. Avant de critiquer une position, il faudrait être capable de la reformuler si clairement que son défenseur dirait : « Merci, je n’aurais pas su mieux le dire. » Puis signaler les points d’accord, et ce qu’on a appris. Cette exigence est souvent appelée, en anglais, steelmanning : présenter la version la plus solide de l’argument adverse, à l’inverse de l’« homme de paille ».

Distinguer les faits, les valeurs et les identités. Beaucoup de disputes portent en apparence sur des faits, mais en réalité sur des valeurs ou des appartenances. Identifier le niveau du désaccord évite des échanges sans fin.

Parler de son expérience plutôt que de principes. Des études suggèrent que les récits d’expériences personnelles suscitent plus de respect chez les adversaires politiques que les arguments fondés sur des faits. Les chercheurs y voient un moyen de rendre l’autre plus humain.  Créer des espaces dédiés. Aux États-Unis, l’association Braver Angels organise des ateliers réunissant des électeurs des deux camps, avec des règles strictes de prise de parole. En France, les conventions citoyennes, comme celles sur le climat ou sur la fin de vie, ont montré que des personnes tirées au sort, aux opinions très diverses, pouvaient délibérer pendant des mois dans un climat respectueux.  Ces pratiques ont leurs limites. Elles supposent du temps, de la bonne volonté et souvent un cadre extérieur. Elles conviennent mal aux échanges rapides et publics.

Et en famille ?

Les conseils précédents valent aussi, avec des nuances, pour les désaccords familiaux. La famille présente une particularité : on ne la choisit pas, et on ne peut pas facilement la quitter. Les désaccords y sont chargés d’histoire, de loyautés et de blessures anciennes. Un débat politique à table réactive souvent des conflits plus anciens, sur la place de chacun ou la reconnaissance.

Les médiateurs familiaux recommandent souvent de distinguer le moment et le lieu. Une discussion sur un sujet sensible a plus de chances de bien se passer en tête-à-tête qu’au milieu d’un repas de fête, devant un public. Il est aussi possible de convenir explicitement des sujets que l’on aborde, et de ceux que l’on garde pour plus tard, sans que cela soit vécu comme une censure.

Une autre piste consiste à rappeler ce que l’on partage avant d’aborder ce qui divise. Les recherches sur la polarisation suggèrent que nous surestimons l’ampleur de nos désaccords avec ceux de l’autre camp, et que corriger cette perception réduit l’hostilité. En famille, cela peut prendre une forme très simple : se souvenir que l’on tient les uns aux autres, et que le désaccord porte sur une idée, pas sur le lien.

Points de divergence : la civilité est-elle toujours une vertu ?

Une critique importante vise la civilité elle-même. Exiger la politesse peut servir à disqualifier ceux qui protestent contre une injustice. On reproche alors leur ton à des personnes en colère, plutôt que d’examiner le fond de leur revendication. Les militants anglophones parlent de tone policing, la « police du ton ».

Le pasteur Martin Luther King le dénonçait déjà dans sa Lettre de la prison de Birmingham, en 1963. Il y critique le « modéré blanc » qui préfère l’absence de tension à la présence de la justice. Dans cette perspective, l’incivilité peut parfois être un moyen légitime de rendre visible une injustice ignorée.

D’autres penseurs répondent que la civilité protège d’abord les plus faibles. Sans règles de respect mutuel, le débat devient un rapport de force où gagne celui qui crie le plus fort. La philosophe américaine Teresa Bejan, dans Mere Civility (2017), défend une civilité minimale : non pas l’harmonie, mais la possibilité de continuer à se parler malgré un désaccord profond.

Un autre point de divergence porte sur les limites. Faut-il rester civil avec ceux qui contestent la dignité des autres ? La plupart des théoriciens de la tolérance reconnaissent des limites, à la suite du « paradoxe de la tolérance » formulé par le philosophe Karl Popper : une tolérance illimitée envers l’intolérance risque de détruire la tolérance elle-même. Mais où placer la limite reste discuté.

Ces débats ne se tranchent pas une fois pour toutes. Ils se rejouent à chaque controverse, dans chaque assemblée, chaque rédaction et chaque famille. Ce qui semble faire consensus, c’est qu’une civilité réduite au silence ne règle rien, et qu’une contestation sans aucune règle finit par empêcher toute discussion.

Repères

1530 : Érasme, La Civilité puérile.

1939 : Norbert Elias, Sur le processus de civilisation.

1945 : Karl Popper formule le paradoxe de la tolérance.

1963 : Martin Luther King, Lettre de la prison de Birmingham.

2012 : Iyengar, Sood et Lelkes mesurent la polarisation affective.

2018 : expérience de Christopher Bail sur Twitter.

2022 : étude comparative de Boxell, Gentzkow et Shapiro sur douze pays.

Synthèse : une civilité exigeante plutôt qu’une politesse de façade

La civilité peut survivre au désaccord, mais pas sous n’importe quelle forme. La politesse qui consiste à éviter les sujets qui fâchent, comme dans la famille de notre exemple, préserve les apparences. Elle laisse le désaccord intact et fragilise les liens à long terme.

Une civilité plus exigeante consiste à reconnaître l’autre comme un égal, à comprendre ses raisons avant de les contester, à distinguer les faits, les valeurs et les identités. Elle n’exclut pas la colère face à l’injustice. Elle refuse de transformer l’adversaire en ennemi.

Les données suggèrent que la société française n’est pas condamnée à la polarisation américaine. Les institutions, les médias, les plateformes et chacun d’entre nous ont une part de responsabilité dans la qualité de nos désaccords.

Pour la famille du dîner, il ne s’agit peut-être pas de rouvrir tout de suite le sujet interdit. Il s’agit de se demander à quelles conditions on pourrait en reparler : en prenant le temps, en écoutant d’abord, en acceptant de ne pas conclure.