En réunion, une salariée ne comprend pas un point important du projet présenté. Elle s’apprête à poser une question, puis renonce. Elle craint de paraître incompétente. À la sortie, deux collègues avouent qu’elles n’avaient pas compris non plus. Aucune n’a osé.

Cette scène illustre deux faces du phénomène. Le regard des autres influence nos actes. Et nous nous trompons souvent sur ce que les autres pensent vraiment.

De quoi parle-t-on exactement ?

Le « regard des autres » désigne à la fois l’influence réelle des autres sur nos comportements et la représentation que nous nous faisons de leur jugement. Les psychologues distinguent plusieurs formes d’influence sociale.

L’influence informationnelle : on suit les autres parce qu’on pense qu’ils savent mieux.

L’influence normative : on suit les autres pour être accepté ou éviter la désapprobation.

L’anticipation du jugement : on modifie son comportement en fonction de ce qu’on imagine que les autres penseront, même en leur absence.

Premier mécanisme : un besoin d’appartenance

Pour les psychologues Roy Baumeister et Mark Leary, le besoin d’appartenance est un besoin humain fondamental. Dans un article de 1995, ils soutiennent que les êtres humains ont une motivation profonde à former et maintenir des relations stables. Dans l’histoire de l’espèce, être exclu du groupe pouvait mettre la survie en danger. Le souci du jugement des autres en serait l’héritage.

Des expériences montrent que l’exclusion, même minime, est vécue comme douloureuse. Dans un jeu en ligne appelé Cyberball, des participants exclus des échanges de balle par des inconnus rapportent une baisse de leur humeur et de leur sentiment d’appartenance.

Deuxième mécanisme : la conformité

Dans les années 1950, le psychologue Solomon Asch a montré que des participants pouvaient donner une réponse manifestement fausse, sur la longueur de lignes, pour s’aligner sur un groupe. Interrogés ensuite, certains disaient avoir douté de leur perception. D’autres savaient que le groupe se trompait, mais n’avaient pas voulu se singulariser.

Le psychologue Robert Cialdini a décrit le principe de « preuve sociale » : face à l’incertitude, nous considérons comme correct ce que font les autres. Ses études sur les messages incitant les clients d’hôtel à réutiliser leurs serviettes ont montré qu’un message indiquant ce que font la plupart des clients était plus efficace qu’un message environnemental. Ces résultats ont depuis été discutés et nuancés par des réplications.

Troisième mécanisme : nous surestimons l’attention des autres

C’est sans doute le point le plus utile. En 2000, le psychologue Thomas Gilovich et ses collègues demandent à des étudiants d’entrer dans une salle en portant un tee-shirt jugé embarrassant, à l’effigie d’un chanteur peu à la mode. Les étudiants estiment qu’environ la moitié des personnes présentes l’ont remarqué. En réalité, moins d’un quart l’ont fait. Les chercheurs parlent d’« effet projecteur » (spotlight effect).

D’autres travaux montrent un phénomène voisin : l’« illusion de transparence ». Nous croyons que nos émotions, comme la nervosité, sont plus visibles qu’elles ne le sont réellement.

Le phénomène de la réunion s’explique aussi par l’« ignorance plurielle » : chacun pense être le seul à ne pas comprendre, parce que personne ne pose de question. Le silence collectif est interprété comme une compréhension générale.

L’objection : le regard des autres n’est pas toujours un piège

Il serait faux de présenter le regard des autres comme un simple obstacle. Il a des fonctions utiles. Il transmet des normes sociales qui rendent la coopération possible. Il protège parfois contre des décisions imprudentes. Le sociologue Erving Goffman a montré que nous jouons tous des rôles en société, et que cette « présentation de soi » n’est pas de l’hypocrisie mais une condition de la vie commune.

Par ailleurs, certains groupes subissent un regard réellement plus sévère. Les femmes, les minorités ou les personnes en situation de handicap peuvent faire l’objet de jugements plus durs. Pour elles, l’inquiétude n’est pas une illusion. Elle s’appuie parfois sur des expériences vécues.

Le regard des autres à l’ère des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux ont donné une forme nouvelle au regard d’autrui. Il y devient mesurable : des mentions « j’aime », des partages, des commentaires, des nombres d’abonnés. Le jugement des autres, autrefois diffus et imaginé, s’affiche en chiffres. Certains chercheurs estiment que cette quantification renforce la comparaison sociale, en particulier chez les adolescentes. D’autres jugent que les effets mesurés sont faibles et que le débat a été exagéré. Les données restent discutées, et les études longitudinales de qualité sont encore peu nombreuses.

Ce qui est plus sûr, c’est que la sélection des images publiées donne une vision biaisée de la vie des autres. On compare son quotidien ordinaire aux meilleurs moments choisis par les autres. Le regard que l’on croit recevoir est aussi un regard que l’on porte sur soi, à travers une comparaison faussée.

Ce qui reste discuté

La réplicabilité de plusieurs expériences classiques de psychologie sociale est discutée depuis les années 2010. Les effets de conformité varient selon les cultures et les époques. L’impact des réseaux sociaux, qui rendent le jugement d’autrui visible et chiffré, est encore en cours d’étude.

Un phénomène qui varie selon les personnes

Toutes les personnes ne sont pas également sensibles au regard des autres. Les psychologues mesurent par exemple la « peur de l’évaluation négative », qui varie d’un individu à l’autre. Quand cette crainte devient envahissante et empêche de vivre normalement, elle peut relever de l’anxiété sociale, qui se soigne, notamment par des thérapies cognitives et comportementales. Le simple fait d’être sensible au jugement d’autrui n’est pas un trouble.

Conséquences pratiques

Pour la salariée qui n’a pas osé poser sa question, ces travaux suggèrent plusieurs choses. Les autres l’auraient sans doute moins remarquée qu’elle ne le craignait. Et sa question aurait probablement aidé d’autres personnes.

Se demander « quelqu’un s’en souviendra-t-il dans une semaine ? » aide à remettre le jugement des autres à sa juste place. Distinguer ce qu’on imagine et ce qu’on sait réellement des autres, aussi. Mais il ne s’agit pas de devenir indifférente au regard d’autrui. Il s’agit de choisir quand il compte, et quand il nous empêche de faire ce qui est juste ou utile.