Aucun couple n’échappe aux désaccords. Certains se disputent souvent et durent toute une vie. D’autres se disputent rarement et se séparent. Le psychologue américain John Gottman a consacré sa carrière à comprendre cette énigme. Sa conclusion principale est simple : ce qui compte n’est pas de se disputer, mais la manière de le faire.
Le laboratoire de l’amour
À partir des années 1970, John Gottman, avec son collègue Robert Levenson, met en place un dispositif original. Des couples sont invités dans un laboratoire de l’université de Washington, à Seattle, que la presse surnommera le « laboratoire de l’amour ». On leur demande de discuter d’un sujet de désaccord récurrent.
Pendant ces conversations, les chercheurs enregistrent tout. Les expressions du visage, le ton de la voix, les mots employés, mais aussi des mesures physiologiques comme le rythme cardiaque. Ils suivent ensuite les couples pendant des années pour savoir lesquels restent ensemble.
Ces données, accumulées sur des centaines de couples, ont permis d’identifier des comportements associés aux relations durables et aux relations fragiles.
Les quatre comportements à risque
Gottman a décrit quatre comportements particulièrement associés, dans ses études, aux séparations futures. Il les appelle, de manière imagée, les quatre cavaliers de l’Apocalypse.
La critique. Il ne s’agit pas d’exprimer une plainte précise, ce qui est sain, mais de s’en prendre au caractère de l’autre. « Tu as oublié de sortir la poubelle » est une plainte. « Tu ne penses jamais à rien, tu es vraiment égoïste » est une critique.
Le mépris. C’est, selon Gottman, le comportement le plus destructeur. Il s’exprime par le sarcasme, la moquerie, les yeux levés au ciel, une attitude de supériorité. Il communique à l’autre qu’on le juge inférieur.
L’attitude défensive. Face à un reproche, on se justifie, on rejette la faute, on contre-attaque. On refuse d’entendre ce que l’autre exprime.
Le mur du silence. L’un des partenaires se ferme, ne répond plus, quitte la conversation. Gottman a observé que ce comportement survient souvent lorsque la personne est submergée par ses émotions, avec un rythme cardiaque très élevé.
L’importance de la réparation
Les couples durables ne sont pas ceux qui évitent ces comportements à tout prix. Tout le monde, dans un moment de tension, peut se montrer critique ou défensif. La différence tient à la capacité de réparation.
Gottman appelle « tentatives de réparation » les gestes ou paroles qui désamorcent la tension au cours d’une dispute. Un trait d’humour, une main posée sur le bras, une phrase comme « attends, je me suis mal exprimé » ou « tu as raison sur ce point ». Dans les couples qui fonctionnent bien, ces tentatives sont fréquentes, et surtout acceptées par l’autre.
Commencer en douceur
Les recherches de Gottman suggèrent que la manière dont une discussion commence influence fortement la manière dont elle se termine. Une discussion qui débute par une critique ou une accusation a de fortes chances de mal tourner.
Il recommande de commencer « en douceur ». Exprimer ce que l’on ressent, à propos d’une situation précise, et ce dont on a besoin. Plutôt que « tu ne m’aides jamais », dire « je me sens débordée ce soir, est-ce que tu pourrais t’occuper du dîner ? »
Les problèmes qui ne se résolvent pas
Un autre résultat de ses travaux surprend. Selon Gottman, une grande partie des conflits de couple portent sur des problèmes dits « perpétuels », qui ne seront jamais vraiment résolus. Ils tiennent à des différences durables de personnalité, de valeurs, de besoins. L’un est ordonné, l’autre non. L’un aime sortir, l’autre préfère rester à la maison.
Les couples qui durent ne résolvent pas ces problèmes. Ils apprennent à vivre avec, à en parler avec humour et tendresse, à trouver des compromis. Ils évitent que ces différences deviennent des sources de blessures répétées.
Le quotidien compte autant que les disputes
Les recherches de Gottman ne portent pas seulement sur les conflits. Elles montrent aussi l’importance des interactions ordinaires. Dans les couples heureux, les partenaires se tournent régulièrement l’un vers l’autre. Ils répondent aux petites sollicitations du quotidien, un commentaire sur un article, une remarque sur le temps, un regard.
Ces petites attentions entretiennent un capital d’affection et de confiance. Il aide à traverser les conflits sans que la relation soit menacée.
Les limites de ces travaux
Les travaux de Gottman ont eu une grande influence, mais ils ont aussi été discutés. Certains chercheurs ont critiqué les affirmations sur sa capacité à prédire les divorces avec une très grande précision. Ces prédictions reposaient sur des analyses réalisées après coup, sur des échantillons limités. Leur valeur prédictive pour de nouveaux couples est moins établie.
Les couples étudiés étaient aussi principalement américains, ce qui interroge sur la généralisation à d’autres cultures. Enfin, Gottman a fondé un institut qui propose des formations et des thérapies, ce qui a parfois soulevé des questions sur la distance entre recherche et activité commerciale.
Ses observations sur le mépris et l’importance de la réparation restent néanmoins largement partagées par les spécialistes des relations de couple.
Une précision essentielle
Ces conseils concernent les désaccords ordinaires entre partenaires qui se respectent. Ils ne s’appliquent pas aux situations de violence, physique ou psychologique. Dans ces cas, il ne s’agit plus de conflit de couple, mais d’emprise ou de maltraitance. Des professionnels et des lignes d’écoute spécialisées peuvent alors aider.
Se disputer mieux
Les recherches de Gottman ont un message rassurant. Se disputer n’est pas un signe d’échec. C’est une part normale de la vie à deux. L’enjeu est d’apprendre à le faire sans mépris, à réparer après les blessures, et à continuer de se tourner l’un vers l’autre. Les couples durables ne sont pas ceux qui ne connaissent pas d’orage, mais ceux qui savent traverser la pluie ensemble.




