INTJ, ENFP, ISFJ : ces combinaisons de quatre lettres sont devenues un langage courant pour des millions de personnes. Elles proviennent du Myers-Briggs Type Indicator, l’un des tests de personnalité les plus utilisés au monde. Son succès contraste avec le scepticisme des psychologues qui étudient la personnalité. Pourquoi ce décalage ?

Une mère et sa fille

Le MBTI n’a pas été inventé par des psychologues de profession. Il est l’œuvre de deux Américaines, Katharine Cook Briggs et sa fille Isabel Briggs Myers. Passionnée par l’observation des caractères, Katharine Briggs découvre dans les années 1920 l’ouvrage de Carl Gustav Jung, Types psychologiques. Elle y trouve un cadre pour ses propres réflexions.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Isabel Briggs Myers entreprend de transformer ces idées en questionnaire. Elle souhaite aider les personnes, notamment les femmes qui entrent dans l’industrie de guerre, à trouver un emploi adapté à leur personnalité. Le test est développé dans les années 1940 et commercialisé à partir des années 1960. Il connaît un succès considérable dans les entreprises.

Quatre dimensions, seize types

Le MBTI classe les personnes selon quatre dimensions, chacune divisée en deux pôles.

Extraversion ou introversion : où l’on puise son énergie.

Sensation ou intuition : comment on recueille l’information.

Pensée ou sentiment : comment on prend ses décisions.

Jugement ou perception : comment on organise sa vie.

La combinaison de ces quatre préférences donne seize types, désignés par quatre lettres. Chaque type est associé à un portrait détaillé, souvent flatteur, qui décrit les forces, les préférences et les modes de relation.

Le problème des catégories

La première critique des psychologues porte sur le principe même des types. Le MBTI place chaque personne d’un côté ou de l’autre de chaque dimension. Or, les traits de personnalité varient de manière continue. Sur la dimension extraversion-introversion, par exemple, la plupart des gens se situent au milieu de l’échelle, et non aux extrémités.

Classer les personnes en deux catégories revient à couper cette distribution en deux. Une personne juste au-dessus du seuil et une personne juste en dessous se retrouvent dans des types différents, alors qu’elles sont presque identiques. À l’inverse, deux personnes très différentes peuvent recevoir le même type.

Le problème de la stabilité

La deuxième critique concerne la fiabilité. Un bon test de personnalité doit donner des résultats stables. Si l’on passe le test deux fois à quelques semaines d’intervalle, on devrait obtenir le même résultat.

Plusieurs études ont montré que ce n’était souvent pas le cas avec le MBTI. Une proportion importante des personnes obtiennent un type différent lors d’un second passage, parfois après seulement quelques semaines. Cette instabilité s’explique en partie par le problème des catégories : une personne proche du seuil peut basculer d’un côté ou de l’autre selon son humeur du jour.

Le problème de la prédiction

La troisième critique porte sur l’utilité. Un test de personnalité est précieux s’il permet de prédire des comportements, par exemple la réussite dans un métier. Les études n’ont pas montré que le MBTI permettait de prédire la performance professionnelle de manière satisfaisante.

L’éditeur du test lui-même déconseille d’ailleurs de l’utiliser pour le recrutement. Il le présente comme un outil de développement personnel et de communication en équipe.

L’effet Barnum

Pourquoi le MBTI plaît-il autant malgré ces limites ? Une partie de la réponse tient à un phénomène bien connu des psychologues, l’effet Barnum ou effet Forer. Nous avons tendance à trouver très justes des descriptions de personnalité vagues et positives, qui pourraient s’appliquer à presque tout le monde.

En 1948, le psychologue Bertram Forer a fait passer un test à ses étudiants. Il leur a ensuite remis une description censée être personnalisée. En réalité, tous avaient reçu le même texte, composé de phrases tirées d’horoscopes. Les étudiants ont jugé la description très fidèle.

Les portraits du MBTI ne sont pas des horoscopes. Mais leur ton positif et leurs formulations générales favorisent ce sentiment de reconnaissance.

Le modèle des cinq grands facteurs

Les psychologues de la personnalité utilisent un autre modèle, celui des cinq grands facteurs, ou Big Five. Il décrit la personnalité selon cinq dimensions : ouverture, caractère consciencieux, extraversion, agréabilité et stabilité émotionnelle.

Ce modèle présente plusieurs avantages. Il mesure les traits sur des échelles continues, sans les couper en catégories. Ses résultats sont plus stables dans le temps. Il permet de prédire, modestement mais réellement, certains aspects de la vie, comme la réussite scolaire ou professionnelle, la santé, la qualité des relations.

Les psychologues Robert McCrae et Paul Costa ont d’ailleurs montré que quatre des dimensions du MBTI correspondaient approximativement à des dimensions du Big Five. La stabilité émotionnelle n’a pas d’équivalent dans le MBTI.

Un succès commercial

Le MBTI est aujourd’hui une marque déposée, exploitée par une société spécialisée. Il est utilisé par de très nombreuses entreprises dans le monde, pour des formations, du recrutement ou de la cohésion d’équipe. Sa notoriété tient beaucoup à sa simplicité et au plaisir que l’on éprouve à se reconnaître dans un portrait flatteur.

Un outil de conversation, pas un verdict

Faut-il bannir le MBTI ? Pas forcément. Utilisé comme point de départ d’une réflexion sur soi ou d’une discussion en équipe, il peut aider à prendre conscience de la diversité des manières de fonctionner. Il offre un vocabulaire commun pour parler de ses préférences.

Le problème commence quand on lui accorde une valeur scientifique qu’il n’a pas. Quand on se définit entièrement par son type, quand on l’utilise pour recruter ou pour juger les autres. La personnalité humaine est trop riche pour tenir dans quatre lettres.

Pour aller plus loin

Isabel Briggs Myers et Peter B. Myers, Gifts Differing, Davies-Black, 1980

David J. Pittenger, « Cautionary comments regarding the Myers-Briggs Type Indicator », Consulting Psychology Journal, 2005

Merve Emre, The Personality Brokers, Doubleday, 2018

Robert R. McCrae et Paul T. Costa, « Reinterpreting the Myers-Briggs Type Indicator from the perspective of the five-factor model », Journal of Personality, 1989

Carl Gustav Jung, Types psychologiques, 1921

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