Deux sœurs, un seul souvenir

Deux sœurs évoquent un été passé chez leurs grands-parents. L’une se souvient d’un orage terrible et d’une nuit blottie contre sa grand-mère. L’autre est certaine que l’orage a eu lieu un autre été, et qu’elle était seule ce soir-là. Chacune défend sa version avec la même conviction. Pour chacune, ce souvenir dit quelque chose d’important sur son enfance.

Cette situation est familière. Elle soulève une question vertigineuse. Si nos souvenirs peuvent être inexacts, que vaut l’image que nous avons de nous-mêmes ? Pour y répondre, il faut distinguer ce que la mémoire fait réellement, puis examiner le lien entre souvenirs et identité.

Définitions : de quelle mémoire parle-t-on ?

Les psychologues distinguent plusieurs formes de mémoire. La mémoire sémantique concerne les connaissances générales : la capitale de l’Italie, le sens d’un mot. La mémoire épisodique, décrite par le psychologue Endel Tulving dans les années 1970, concerne les événements vécus, situés dans le temps et l’espace [SOURCE À VÉRIFIER : Tulving, 1972]. La mémoire autobiographique combine les deux. Elle rassemble les souvenirs et les connaissances sur sa propre vie.

C’est cette dernière qui nous intéresse. Elle ne se contente pas de stocker des événements. Elle les organise en une histoire, celle que nous nous racontons sur nous-mêmes.

Premier mécanisme : la mémoire reconstruit

L’idée selon laquelle la mémoire fonctionnerait comme un enregistrement fidèle est ancienne et tenace. La recherche la contredit depuis près d’un siècle. En 1932, le psychologue britannique Frederic Bartlett publie Remembering. Il demande à des participants de lire puis de restituer un conte amérindien. Au fil des rappels, le récit se simplifie et se transforme pour coller aux attentes culturelles des participants.

Dans les années 1970, la psychologue américaine Elizabeth Loftus montre qu’une simple formulation peut modifier un souvenir. Dans une expérience menée avec John Palmer en 1974, des participants regardent le film d’un accident de voiture. Ceux à qui l’on demande à quelle vitesse les voitures se sont « fracassées » estiment des vitesses plus élevées que ceux à qui l’on parle de voitures qui se sont « touchées ». Une semaine plus tard, ils sont aussi plus nombreux à se souvenir de verre brisé, qui n’apparaissait pas dans le film [SOURCE À VÉRIFIER : chiffres exacts dans l’article de 1974].

En 1995, Elizabeth Loftus et Jacqueline Pickrell vont plus loin. Avec l’aide de proches, elles suggèrent à des adultes un faux souvenir d’enfance : s’être perdu dans un centre commercial. Environ un quart des participants finissent par en rapporter au moins une partie [SOURCE À VÉRIFIER : proportion exacte, souvent citée à 25 %]. Cette étude a été critiquée pour sa petite taille et son protocole. Elle a été répliquée en 2023 avec un échantillon plus large, avec des résultats comparables [SOURCE À VÉRIFIER : réplication de Murphy et al., 2023, Memory].

Ces travaux montrent que se souvenir, c’est reconstruire à partir de traces, de connaissances et de récits entendus. Le souvenir des deux sœurs a pu se modifier à force d’être raconté.

Deuxième mécanisme : la certitude ne garantit rien

On pourrait penser que les souvenirs les plus marquants sont plus fiables. Ce n’est pas toujours le cas. Les psychologues parlent de « souvenirs flash » pour désigner les souvenirs très vifs d’événements choquants.

Après les attentats du 11 septembre 2001, les psychologues Jennifer Talarico et David Rubin ont interrogé des étudiants le lendemain, puis plusieurs semaines et mois plus tard. Les souvenirs de l’attentat se sont dégradés au même rythme que des souvenirs ordinaires. Mais les participants restaient très confiants dans leur exactitude [SOURCE À VÉRIFIER : Talarico et Rubin, 2003, Psychological Science].

La vivacité d’un souvenir et la certitude que l’on en a ne prouvent donc pas qu’il soit exact. C’est un enseignement important, y compris dans le domaine judiciaire, où les témoignages oculaires ont parfois conduit à des erreurs graves.

Troisième mécanisme : l’identité comme récit

Faut-il alors conclure que nos souvenirs ne disent rien de nous ? Ce serait aller trop vite. Le philosophe anglais John Locke, à la fin du XVIIᵉ siècle, faisait déjà reposer l’identité personnelle sur la conscience et la mémoire [SOURCE À VÉRIFIER : Essai sur l’entendement humain, livre II, chap. 27, ajouté en 1694]. Mais la tradition plus récente déplace la question.

Le philosophe Paul Ricœur propose dans Soi-même comme un autre (1990) la notion d’« identité narrative ». Nous ne sommes pas une collection de faits. Nous sommes une histoire que nous racontons et reprenons tout au long de notre vie. En psychologie, Dan McAdams, de l’université Northwestern, a développé une approche voisine. Selon lui, chacun construit un récit de vie qui donne cohérence et sens à son parcours [SOURCE À VÉRIFIER : McAdams, 2001, Review of General Psychology].

Dans cette perspective, l’inexactitude des souvenirs ne détruit pas l’identité. Elle montre que l’identité est vivante. Le souvenir de la sœur blottie contre sa grand-mère dit peut-être moins ce qui s’est passé que ce que cette relation représente pour elle.

L’objection : un récit trop arrangeant

Cette réponse a une limite sérieuse. Si l’identité est un récit, elle peut devenir une fiction commode. Nous avons tendance à retenir les épisodes qui confirment l’image que nous avons de nous, et à oublier ou réinterpréter les autres. Les psychologues ont documenté plusieurs biais en ce sens, par exemple le fait de se souvenir de ses opinions passées comme plus proches de ses opinions actuelles qu’elles ne l’étaient.

Le danger n’est pas seulement intellectuel. Un récit de soi figé, par exemple « j’ai toujours été la plus faible », peut enfermer. À l’inverse, des pratiques thérapeutiques comme la thérapie narrative cherchent justement à aider les personnes à réviser leur histoire. Leur efficacité est discutée selon les indications [SOURCE À VÉRIFIER : état de la recherche sur la thérapie narrative].

Il existe aussi une limite éthique. La malléabilité de la mémoire a nourri des controverses très douloureuses, notamment sur les souvenirs d’abus retrouvés en thérapie dans les années 1990. Ces débats ont opposé chercheurs, cliniciens et victimes. Ils rappellent que dire « la mémoire reconstruit » ne doit jamais servir à disqualifier par principe la parole des personnes.

Ce qui reste discuté

La proportion exacte de faux souvenirs que l’on peut induire varie selon les études et les méthodes. La frontière entre souvenir vrai, souvenir déformé et souvenir faux reste difficile à tracer dans la vie réelle. Enfin, le lien entre mémoire et identité fait l’objet de débats philosophiques encore vifs. Certains auteurs, comme le philosophe Galen Strawson, contestent même que tout le monde vive sa vie comme un récit [SOURCE À VÉRIFIER : « Against Narrativity », 2004, Ratio].

Alors, nos souvenirs disent-ils fidèlement qui nous sommes ?

Pas fidèlement, si l’on entend par là un compte rendu exact des faits. Nos souvenirs sont des reconstructions, sensibles au temps, aux récits des autres et à ce que nous croyons de nous-mêmes. Mais ils disent quelque chose de vrai : ce qui compte pour nous, ce qui nous a marqués, la manière dont nous donnons sens à notre vie.

Les deux sœurs n’ont pas besoin de trancher pour savoir qui elles sont. Elles peuvent accepter que leurs souvenirs diffèrent, et s’intéresser à ce que chacune a gardé. Leur désaccord n’est pas un échec de la mémoire. C’est la trace de deux histoires.